Les coeurs volés

Publié le par Chris

 

Les coeurs volés 

 

 

            Il était une fois des hommes heureux même dans leurs sommeils qui rêvaient à l'ombre des grands arbres.

 

            Un jour alors qu'ils dormaient tranquillement un dieu farceur, sous la forme d'une chimère moitié singe moitié oiseau, s'approcha d'eux. Il voulait leur dérobé leur cœur, morceau le plus tendre chez l’homme, pour s'en repaître plus tard. Il les leur arrachât en faisant un large trou sanguilonent dans leur poitrine palpitante d’hommes endormis. Il fit cela avec tant d’adresse qu’il put en mettre plusieurs dans son grand sac avant que l’un des hommes ne se réveilla. Paniqués, puis en colère, ils voulurent rattraper le voleur. Ils s'armèrent d'arc et tirèrent sur le singe ailé. Celui-ci, malgré son adresse, fut touché par une flèche en plein cœur et tomba, le sac sur son dos. Mais au comble de la malchance, l’oiseau-singe tomba dans un grand trou au sol et disparut complètement.

            Mais une fois dans ce trou, s'agrippant aux pierres et aux profondes racines, les hommes ne distinguent plus grand chose et plus ils s'enfoncent, plus l'obscurité les envahit. Se sentant alors perdus, ils se cognent contre les parois, ils paniquent et tente de remonter. Certains ne remontent pas, d'autres ne veulent plus redescendre. Car le trou est profond, et se transforme ensuite en caverne, en dédale et grotte, où les rayons de lumière et l'air se perdent. Parfois l'on croit entendre des rats gratter la terre ou encore d'étranges murmures. Mais il en existe encore d'autres qui s'arment de torches, lumières et lucarnes, et s'enfoncent pour combattre les ténèbres, mais à ce jour on n’a pas encore retrouvé le sac de cœurs volés. Bien des trésors furent découverts, et bien des hommes se perdirent, mais le corps du dieu-oiseau semblait s'être métamorphosé en poussière et en silence.

 

            Le jour où mon histoire commence, trois hommes arrivèrent dans cet étrange pays où les hommes avaient perdu leurs cœurs. Ces trois voyageurs étaient frères et exploraient librement le monde. Les hommes effrayèrent d'abord les trois frères tant était terrifiante la vision de ces hommes avec une énorme entaille à la poitrine où toujours coulait d'un filet de sang. Mais ces hommes ne mourraient pas, ils continuaient de vivre sans voir la vie autour d'eux. Ils ne furent pas agressifs avec les trois étrangers, à peine surpris, ils les accueillirent convenablement et leur contèrent leur malheur. Après  avoir entendu ce sanglant récit, les trois frères voulurent voir ce trou. Arrivé devant ce puits d'obscurité, le premier frère, qui était l'ainé, décida d'aider ces hommes.

            Pourquoi le décida-t-il? Pourquoi se lança-t-il devant ce tel défi? Peut-être était-il arrogant et fier, et peut-être voulait-il leur prouver à ses frères sa valeur. Peut-être avait-il été longtemps humilié par eux, et il voulait trouver grâce à leurs yeux. Ou encore peut-être les aimait-il tendrement, et voulait-il les divertir, tant ils semblaient las de toujours voyager. Toujours était-il qu'il était un homme obstiné.

             Après avoir longtemps réfléchi, il dit aux hommes rassemblés autour de lui : « Lorsque vous vous enfoncez dans cette crevasse, vous prenez peur car une fois arrivés trop profondément dans le sol, l'ouverture se fait de plus en plus mince et la lumière de pus en plus faible. Il faut alors agrandir l'ouverture, pour laisser se diffuser plus largement la lumière et ainsi arriver au fond du trou et ramener votre sac de cœurs volés. » Et il se mit à l’ouvrage.

            Mais son action demeura vaine. Durant de longues et tristes années l'ainé des trois frères s’employa à élargir le trou. C'était un immense chantier où les hommes pelletaient de toute leur énergie pour agrandir le trou. Mais la terre qu'ils enlevaient formait un tas un peu plus loin, qu'un autre homme devait pelleter à son tour pour pouvoir élargir à son tour le trou. Et ainsi de suite. Si bien que tous ses hommes au travail n'élargissaient que très lentement l'ouverture car la terre enlevée était toujours re-déplacée par un autre qui annulait ainsi le travail d'un troisième homme.

            Au bout de nombreuses années d'efforts inutiles, plein de désespoir, de fatigue et de honte, l'ainé des trois frères se jeta dans le trou pour se donner la mort. Toutes les recherches des hommes les plus courageux qui descendirent dans le gouffre ne donnèrent rien. Son corps demeura introuvable.

           

            Le deuxième frère aimait beaucoup son ainé. Mais sans jamais le lui dire, car il était jaloux de sa prestance et de son courage, ou bien peut-être était-il secrètement en désaccord avec lui mais il ne voulait pas lui faire de tord. Il devient fou de tristesse en apprenant la mort de son frère. Il prit en haine ce trou et ce pays maudit qui lui avait prit pour toujours son frère.

            Il décida de reboucher ce trou. Toute la terre déplacée par le premier frère fut alors rejetée dans le gouffre. Le troisième frère tentât en vain de le raisonner, mais ne l'écouta pas, tout occupé qu'il était à son ouvrage. Les hommes sans cœurs n'osèrent intervenir tant la folie du deuxième frère semblait grande. Mais une fois que toute la terre déplacée fut remise en place, et le trou restait toujours béant et noir. Le frère prit de la terre ailleurs pour la jeter dans le trou. Autour de lui se formaient de nouveaux trous tels de nouvelles tombes.  Rien n'y fit. Il demeurait toujours autant rempli de son vide.

            Alors au combe de la folie, après avoir passé des jours et des nuits à travailler en vain, il cria aux hommes sans cœurs qui l'observaient : «  Je vais chercher mon frère au fond de ce trou et si je le peux, je vous ramène votre voleur et son butin ». Cela dit, il se creva les yeux pour ne pas avoir peur de l'obscurité du gouffre. Et encore saignant et hurlant, il descendit et on ne le revit jamais.

 

            Le troisième frère pleura longtemps ses deux frères qui avaient sombré dans la folie à cause de ce trou. Il se demanda s'il ne ferait pas mieux, au lieu de continuer à vivre sans ses frères, de se jeter comme son ainé dans le trou ou de se crever aussi les yeux comme son cadet.

            Mais une étrange pensée lui vint à travers ses sombres projets. Il dit aux hommes sans cœurs : « Si mon ainé n'a pu découvrir le fond de ce trou et si mon cadet ne pu le refermer avec toute la terre qu'il prit dans votre pays, il faut que ce trou ressorte quelque part. Et peut-être que si nous n'avons pas retrouvé le corps du dieu-oiseau c'est qu'il n'est plus dans ce trou. Que nous l'avons cru mort, mais qu'il n'était que blessé. Et qu'il est sorti il y a maintenant longtemps par une autre issue. »

            Les hommes sans cœurs devant de tels propos étaient perplexes. Ils se demandèrent si le benjamin des trois frères n'était pas encore plus fou que les autres. Mais maintenant, riant dans ses larmes, il dit aux hommes sans cœurs, en les prenant par les mains : « Maintenant que mes deux frères sont morts, nous ne devons plus vainement explorer ce trou dont l'obscurité nous effraie, mais parcourir le monde pour trouver l'autre issue du noir tunnel qu'il forme. Et armons-nous de nos arcs et de nos flèches, peut-être verrons-nous un jour le dieu-oiseau dans le ciel avec votre sac de cœurs. Il ne faudra alors pas hésiter. »

 

            Certains le crurent et partirent avec lui explorer le vaste monde avec ce double nouvel espoir. Désormais ils allaient dans les profondeurs de toutes les grottes qu'ils découvraient. Mais ils  scrutaient aussi toujours le ciel, au cas où ils apercevraient le dieu-oiseau. Ils partirent explorer le monde, demandant à tous les hommes qu'ils croisèrent s'ils connaissaient un puits sans fin et un dieu-oiseau qui dérobait le cœur des hommes.

            D'autres ne le crurent pas et restèrent près du trou. La légende dit qu'ils ne retrouvèrent jamais le dieu-oiseau, mais qu'un jour un homme sans cœur entendit des cris sortir du trou. Ils s'approchèrent prudemment car personne n'était descendu ce jour là. C'était le deuxième frère qui remontait le cadavre du premier frère sur ses épaules. Il pleurait et riait sans cesse. Et la folie avait envahit son esprit de telle sorte que les hommes sans cœurs ne purent savoir la moindre information de son périple. Mais ce ne sont que des fragments que le temps a longtemps rongés en silence.

 

            Ce que ne semble pas dire la légende, c'est que les hommes partis voyager avec le troisième homme ne revinrent jamais et nul ne sait où s'arrêta leur périple.

 

 

 

Publié dans fictions d'essai

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