Rencontre avec le diable

Publié le par Chris

 

 

         Il faisait beau. Les rayons du soleil virevoltaient entre les branches des arbres tels des papillons de l'automne. Les feuilles n'en finissaient pas de tomber dans un léger bruit qui rappelait celui d'une douce pluie d'été.

Il avait fallu reculer sa chaise, sentir le nouveau poids de son ventre d'une main bien blanche, et prend la résolution qu'un peu de marche ça ne ferait pas de mal. Dans un tremblement de manteaux et de chapeaux, les hommes sûrs de leurs situations, mais si peu à l'aise dans une station verticale après une après-midi de victuailles, étaient partis « faire le tour du parc ». Celles qui n'avaient encore épuisé à la discrétion de leurs maris leurs sacs de commérages étaient resté dans le prétexte bonhomme de débarrasser la table.

             On alluma, à quelques pas des marches de l'escalier de l'entrée principal, les cigarettes et les pipes. L'odeur

 

du tabac brûlé re-créa bientôt parmi ces compères le sentiment rassurant d'une communauté. « C'est de la contrebande vous savez. », « De toute façon de nos jours... » se tendaient les allumettes, en partant d'un pas de trapéziste ivre dans les grandes allées du parc.

 

           Il fallait fuir ce groupe de fantoches bourgeois. Le murmure sale de leurs conversations étaient depuis ce matin bien trop éprouvant. Je réussis donc à m'esquiver de la troupe par un chemin de traverse qui longeait un peu l'aile gauche du château avant de replonger vers les boisés quasi sauvage du parc. Le château s'habillait lentement de son manteau de rayons orangés des crépuscules. Les fenêtres que de vieux volets à l'italienne cachaient souriaient malicieusement de leurs reflets solaires. Les vieilles pierres elles-même n'étaient pas encore froide et ronronnaient dans le crissement de mes pas sur les feuilles mortes. Je desserrai les pans de mon manteau, tout me semblait en ces lieux familiers. La vieille demeure familiale, le chemin qui n'avait depuis mes 12 ans plus aucuns secrets, et qui pourtant s'amusait toujours de ces courbes mystérieuses, me promenait parmi des arbres bien connus. Je pouvais les reconnaître comme des grandes_oncles ou tantes de la famille. Ici le bosquet de bouleaux rêveurs, là le peuplier mélancolique, et ici les roseaux du petit pont artificiel.

            Au loin, des rires d'enfants résonnaient comme des promesses sylvestres de bonheur. L'innocence n'a qu'un temps, gémis-je en moi-même, et celle-ci disparaît aussitôt que jaillit le sens dans la vie des hommes. J'en étais à ces tristes réflexions, dans la force de l'âge, plein de puissance et d'amour à donner, car un air mélancolique tournait dans ces bois. Je ne pouvais, malgré moi, mais l'aurais-je voulu, rejoindre ni le groupe des adultes sentencieux et fumeurs, ni les enfants gais et joueurs. Je devais prendre mon chemin, le seul qui m'étais propre par mon passé, et je le devinais aussi, par mon futur déjà prévisible. Le temps de vivre un instant est bien court, et bien inutile est le souvenir que l'on a de cet instant, déjà à moitié rêvée et rongée par l'imagination.

Le chemin tournait pour s'engouffrer dans une allée médiane à la principale, clairsemée de petits bancs de pierre et d'hêtres centenaires. Les oiseaux n'osaient que de faibles tirades et aucun jeu de la nature ne se faisait sentir. C'est alors que je le vis.

 

           Le diable était posément assis sur un petit banc de pierre, deux hêtres lus loin sur ma droite. Il avait son pardessus du dimanche, élégant dans son noir de jais que couronnait un petit chapeau melon noir également. Il me sourit, d'un sourire effroyable auquel on ne peut rien, et m'invita à m'asseoir à ses côtés. Sa main gantée d'un blanc paresseux balaya cordialement les quelques feuilles mortes qui gênaient apparemment ma place de banc désigné. Peut-on refuser une offre du diable? Il aurait fallu passer son chemin, ne rien dire, ne pas sourire et rechercher avec effroi les rires d'enfants. Mais j'étais alors plein d'assurance en moi-même. De cette assurance débile que procure la nostalgie, celle qui vous fait croire que votre passé est jugé et vous appartient, et qu'ainsi devenu propriétaire de votre vécu vous pouvez affronter toutes choses.

           Je lui souris de retour, et m'assis à ses côtés. Nous restâmes assis ainsi quelques minutes sans rien dire, lui fumant et moi traçant des signes incongrus dans la poussière à l'aide d'une branche morte.

 

- Alors? Lâchais-je finalement. Quoi de neuf en enfer?

- Oh et bien, tu sais, la famille, le boulot, on ne s'ennuie pas. Ça fait tout un petit monde à gérer. Mais avec du temps et de l'habitude on s'en sort. Sa voix était pour l'instant amicale, pour l'instant.

            Sans deviner sa réponse ou bien confusément, je lui demandais pourquoi il était là, à me rendre visite.

- Mais c'est qu'on s'ennuie de toi en dessous tu sais?! Voilà un moment que tu n'as maudit personne. Les papes, rois et autres clients s'ennuient. Rien de grave, mais il me faut du neuf, sinon il seront un peu moins damnés que d'habitude. Tu sais, l'ennui, c'est la mort de mon petit commerce.

- Tu n'as pas quelques guerres, grèves ou épidémies sous la main. Ça chauffe au Liban parait-il. Ne viens pas m'embêter, moi je vais bien, je me suis posé.

           Et comme pour me désapprouver je me levais, à moitié pour m'échapper que pour prendre de la hauteur face à lui. Mais il se levait lui aussi, et m’emboîta le pas. Si bien que nous marchâmes côte à côte dans l'allée.

- Tu es heureux? En voilà une bonne blague. Reprit-il joyeusement. Tu ne peux pas être heureux. Cela est interdit aux gens de ta race, et tu le sais. Ne joues pas à cela, j'y vois clair dans ton jeu.

- Tu ne vois rien du tout, car tu n'es pas humain. Si je te dis que je suis heureux, c'est que je le suis. J'ai toutes les conditions matérielles pour l'être: la santé, le travail, les amis, l'amour. Répondais-je avec agacement.

- L'amour...Dit-il pensivement. Elle est jolie?

- N'y touche pas !

- C'est déjà fait!

Je m'arrêtais,soudain glacé d'effroi.

 

- Qu'as-tu fait? Murmurais-je en lui faisant face, moi qui faisait une demi-tête de plus que lui.

         Il fit lentement joué une canne richement ornée entre ses doigts, en me scrutant de son regard perçant.

 

- Que fera-tu si je te le dis ? Tu sais je n'ai pas eu grand chose à faire. C'est comme d'habitude ; la nature humaine est tellement large qu'il suffit que je pousse un peu par ici, un peu par là, et chaque hommes ou femmes tombent dans leurs abîmes. C'est un des vôtres qui m'a un jour craché cette phrase « L'homme est un abîme où l'on tombe dès qu'on le scrute ». Ton amie, tu sais, étaient comme toutes les autres femmes. Faites de quotidien, de joies, de peines, de petites tracasseries, des petites discussions. Une longue guirlande de petits riens dont vos grands Touts s'amusent et que vos artifices ne dissimulent que très mal. Il y a peu d'espace entre deux nuits dans le fond pour vous autres humains. L'amour est bien trop grand pour s'accoutumer de votre petitesse. Et alors quoi ? Vous êtes déçu, alors vous jouez le jeu du faux-amour, celui de la fidélité qui dure, qui dure, et coule d'année en année, du salon à la cuisine, de la cuisine au lit et du lit au salon. Ce sentiment je ne l'ai pas inventé, tu sais. Et il n'est pas à dénigrer tant que ça d'ailleurs. Certains s'y complaisent tranquillement, s'habitue tendrement, ont des enfants, des petits regrets et des petites vies. Moi, c'est juste d'un point de vue sentimental que ça m'emmerde ; tu vois, cette fidélité elle est pile-poil faite à votre grandeur, c'est pour ça que vous vous y sentez bien dedans. Mais ça manque de piquant et de transcendance. Remercie-moi ; tu n'as pas eu à jouer. D'ailleurs je te fais une confidence, je pense qu'elle n'a pas joué elle non plus, elle a été sincère jusqu'au bout, jusqu'au moment où dans son être toutes ses questions ont fait boum d'un coup.

 

- Tu es un vrai connard diable !

- Je prends ça comme un compliment.

- Disparais avant que je t'étripe !

- Hou qu'il est vilain le petit ! Il perd vite la froide raison notre amoureux !

- Dégage !

- D'accord, je te laisse. Tu sais où me trouver. Mais en attendant , je te prends ça, tu n'en n'auras plus besoin avant un moment.

 

          Et le disant, il se pencha vers moi, et d'un coup de poignet expert la lame aiguisée d'un couteau me découpa une fente dans la poitrine et me saisit le cœur. Saisi de douleur, je m'effondrai sur un autre banc de pierre proche. Le temps que je pose la main à ma poitrine la blessure s'était refermée sans tâche. Je demeurai hébété de surprise et de tristesse. Le diable s'engouffra ans l'allée pour disparaître dans un tourbillon de feuilles mortes et de rires sadiques en apportant son triste butin. Je restai là, grelottant de froid et pourtant immobile comme une pierre abandonnée. Une enfant courant auparavant dans le parc s'approcha lentement vers moi. Ses yeux d'enfants me regardaient avec une intelligence subite que seuls ont les enfants en face des chagrins adultes inconnus de leurs jeunes rêves.

 

- Qu'est-ce qu'il y a mon cousin ? Ca va pas ?

 

Je la pris dans mes bras en pleurant. Ce n'est rien, ne t'inquiète pas. J'ai juste un peu mal au cœur.

 

 

 

 

 

 

 

Publié dans fictions d'essai

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