Le naturalisme moral et l'origine de la justice sociale chez Rawls et Nozick 2/2

Il est important de noter que cette position originelle, pour être légitime, à une exigence d’immanence et d’universalité. Elle doit pouvoir s’effectuer tout le temps, par tous les individus, et à chaque fois conclure par les mêmes principes. Il s’agit d’une forme procédurale de la justice sociale comme fondement de la théorie de Rawls nous permettant d’avoir des principes de justice choisis rationnellement[1].

 

Pour conclure cette première partie, nous pouvons dire que les deux positions politiques présentées ici sont soutenues par deux systèmes philosophiques différents. La philosophie de John Locke pour la position politique des libertariens. Et celle d’Emmanuel Kant pour les libéraux comme Rawls. Nous voyons que la notion de justice sociale est elle-même sous-tendue par des conceptions précises de la morale. Les deux philosophies ont donc deux conceptions différentes de la morale, ces conceptions sont le produit de différents postulats que l’on peut remettre en question, chez John Locke comme chez Kant. Pour Locke, l’état de nature montre l’origine de la morale qui se réalise dans la justice sociale. Mais son origine est un prédicat théologique. Pour Kant, l’origine de la morale repose sur une confiance en la toute puissance de la Raison.

Nous pouvons donc légitimement remettre en cause ces deux postulats de l’origine de la morale, et les comparer à d’autres recherches sur l’origine et la nature de la morale.

 

 

II/ Le naturalisme moral

 

a)     La conception de la morale

 

Nous voyons donc que deux théories différentes de la justice sociale; le libéralisme et le libertarisme s’appuient sur deux conceptions différentes de la morale.      

La morale chez Locke est une obligation qu’à l’homme de se plier à des lois naturelles, d’origine divine qui assurent la survie de l’espèce humaine et son bonheur personnel. La Raison humaine découvre ses lois et l’homme se doit de les appliquer. Pour Kant, la morale est le produit de la liberté humaine; la liberté chez Kant est d’avoir une faculté de l’esprit nommée Volonté pouvant être indépendante. Et les lois morales sont les principes pour l’action où la Volonté de l’homme s’exprime pleinement, sans entraves.

Mais il s’agit soit d’une conception théologique de la morale, soit d’une conception rationaliste. Voyons une nouvelle conception de la morale : le naturalisme.

 

                Le naturalisme commence par une observation simple : un énoncé moral exprime soit un sentiment d’approbation, soit de désapprobation par rapport à un fait réel ou imagé. Il s’agit d’un  sentiment d’approbation ou de désapprobation d’une norme ou d’un ensemble de normes. Par exemple, je considère qu’il est mal de manger des cerises, car j’approuve la norme : « ne pas manger les fruits qui ont poussés sur un terrain qui n’est pas le mien ». Pour définir plus précisément ces normes, nous pouvons dire qu’il s’agit de règles qui font correspondrent nos actions à un statut déontique particulier (obligatoire, permis, et interdit). De plus, nous jugeons une action interdite, car nous pensons qu’il est rationnel[2] pour nous de ressentir de la culpabilité par exemple, et que les autres personnes ressentent de la colère envers moi. Si je mange cette cerise que je juge interdite pour moi, je considérerai qu’il est « normal » pour moi de me sentir coupable, et pour les autres d’être en colère contre moi.  Dire qu’un acte est rationnel, c’est exprimer son acceptation des normes qui autorisent cet acte[3]

Ainsi la question morale est celle de la rationalité de nos sentiments. A cela nous pouvons dire que certains de nos sentiments ne sont pas rationnels, mais que la plupart du temps nos sentiments réagissent en accord avec notre Raison.

Prenons quatre sentiments négatifs communs : la honte, la culpabilité, le mépris et la colère. Nous pouvons voir que des liens entre ces sentiments existent et que leurs constances nous encouragent à les dire rationnels. Il est rationnel d’éprouver de la honte si les autres éprouvent du mépris pour moi, suite à une action. Il est rationnel d’éprouver de la culpabilité si les autres éprouvent de la colère suite à une action. La culpabilité et la colère sont liées à une action. Et la honte et le mépris sont dirigés sur une personne. Des théories sur les sentiments positifs ont également été réalisées dans ce même sens.

Mais la question morale est aussi, et c’est celle-ci qui nous intéresse ici, la question de nos normes. Nos normes sont le produit de notre interaction avec le groupe dans lequel nous vivons. La société vise donc à établir à chaque nouvelles actions possibles auxquelles le présent la confronte un statut déontique particulier (exemple : l’euthanasie, est-ce un meurtre? Est-ce permis ou interdit?). Et aussi à imposer ce statut déontique à tous les individus de la société. Mais l’établissement de ce statut déontique est le fruit des discussions morales qu’opèrent les individus entre eux. Les discussions morales seront un concept très important pour la suite de l’exposé. La loi fixe ces rapports déontiques en leur donnant son aspect explicite et légal, mais la discussion morale peut toujours potentiellement les remettre en question.

Gibbard suppose qu’il existe un état psychique particulier, qu’il nomme « accepter une norme »[4], qui nous fait précisément nous conformer aux normes en vigueur là où nous vivons. Il suppose également que cet état psychique, comme de nombreux états psychiques, est sous-tendu par des mécanismes psychiques programmés génétiquement et ayant, par cela une fonction biologique[5].

                La théorie évolutionniste est une position philosophique sous-tendue par un apport des sciences empiriques. Elle apporte une réponse originale à la question de la fonction de la morale.

 

b)    La théorie évolutionniste

 

A la question : « Pourquoi respectons-nous des règles morales quand elles sont contre notre intérêts? »

La théorie naturaliste répond que ces règles morales forment un système de contrôle génétique interne, nous permettant de trouver en groupe de nombreux « équilibres », qui procurent un avantage sélectif au groupe. Chaque individu a un contrôle biologique interne favorisant la coopération, qui est un avantage du point de vue de la reproduction de l’individu et de la perpétuation du groupe dans le temps.

Mais il faut d’abord se rappeler ce qu’est la théorie évolutionniste avant d’aller plus en avant dans la réflexion.

                Darwin, dans L’origine des espèces, postule le fait que tous les animaux viennent de la même espèce, et que tous les hommes descendent de la même espèce par la reproduction. L’évolution d’une espèce peut se réaliser au moyen d’un long processus aléatoire d’une sélection naturelle. Cette sélection se réalise en trois temps. Premièrement, elle nécessite une variation d’un trait génétique dû à une mutation. Puis, il faut que l’individu se reproduise. Et enfin que le trait s’hérite et se perpétue dans sa descendance. Parfois la mutation ne change rien au génotype de l’individu (cela correspond à la plus grande partie des cas). Mais certaines mutations augmentent la valeur d’adaptation de l’individu si la viabilité de l’individu augmente (ce sont les chances de se reproduire de l’individu : vie plus longue, augmentation du pouvoir de séduction, capacité à résister au milieu, aux prédateurs etc.) et si sa fécondité (la capacité à générer une descendance) augmente aussi. Donc, lorsque la valeur d’adaptation augmente, l’individu est plus apte sur le plan de la sélection naturelle. Si on suppose que les individus les plus aptes à coopérer ont une valeur d’adaptation plus grande que les autres individus, alors la coopération est un facteur positif de l’évolution naturelle.

                Or, il y a chez les animaux deux sortes différentes de coopération. L’une pourrait s’appeler la coopération de parentèle et l’autre la coopération d’altruisme réciproque[6]. La coopération de parentèle est la plus fréquente. On sait que dans la sélection naturelle, ce qui est sélectionné n’est pas l’individu, mais les gènes des individus. Un comportement nuisant à l’individu sera sélectionné s’il contribue à la transmission du gène en question. Cela explique les sacrifices que peuvent réaliser les individus pour la survie d’autres individus possédant des gènes en commun avec eux. Ainsi, plus les individus partagent de gènes en commun, plus leur propension aux sacrifices pour la survie de ces individus augmente. Or ces individus sont naturellement leurs proches parents. La coopération de parentèle est donc l’entraide des individus d’une même « famille » génétique, parfois au détriment des individus, pour la survie et la perpétuation du groupe. C’est le cas de l’amour maternel ou du népotisme.

                La deuxième catégorie de coopération, celle de l’altruisme réciproque, explique la coopération chez des individus non apparentés. Elle a été mise en lumière par la théorie des jeux à la fin du siècle[7].

                Cette théorie part du postulat que nous agissons dans le but de réaliser nos désirs. Et nous utilisons notre Raison pour déterminer la meilleure façon de réaliser nos désirs. Nous agissons donc rationnellement par réaliser nos désirs, et cela principalement dans le cadre de relations sociales. Nous interprétons rationnellement le comportement des autres individus, car nous imaginons par mimésis, que leur conduite rationnelle est la conduite la plus approprié pour qu’ils assouvissent leurs désirs. Lorsque nous jouons, nous nous donnons des règles, des contraintes, volontairement pour nous donner un cadre où nous pourrons agir rationnellement. Sans règles, il n’y a pas d’interactions possibles, car les contraintes nous servent pour nous donner des probabilités calculables sur les actions de l’adversaire. Or, il existe certaines situations, où il est de notre avantage de coopérer avec lui pour conserver un équilibre[8] de la situation. Mais ces situations d’équilibre[9], si elles sont à mon avantage, ne sont jamais à mon plus grand avantage, et ce pour tout les participants. Ainsi, nous pouvons dire qu’il est de l’avantage de tout le monde, lorsque je vois un cerisier de ramasser toutes les cerises pour les manger chez lui, or si chacun avait cette stratégie, il y aurait plus de perdants que de gagnants. Or si chacun n’en ramasse qu’un panier, chacun aura moins de cerises que tout un sac, mais plus de personnes auront un panier de cerises. Cette stratégie est donc à l’avantage de plus de personnes que la précédente.

Il s’agit donc d’une forme de coopération qui nous permet de coopérer rationnellement avec un nombre très élevé d’individu, à la différence de la coopération de parentèle. Or la morale peut être vue comme la source, ou tout au moins une des sources  de la coopération entre différents individus, dans le sens où elle fixe les normes d’une société pour former un cadre d’action à la coopération. Donc, si la morale permet la coopération entre individus, elle est un avantage de la sélection naturelle pour l’espèce humaine. Pour Gibbard, le développement d’un sens moral dans une société est une preuve de son avantage de son évolution naturelle[10].

 

Pour conclure cette deuxième partie, nous pouvons dire que le naturalisme moral offre une conception de la morale différente de celle de Locke et de Kant. De plus, la conception de la morale du  naturalisme moral, bien que plus récente dans ses recherches, donc légitimement sujette à des remises en question, accorde plus d’importance à la solidité de ses postulats moraux. Ceux-ci tentent de s’appuyer davantage sur des postulats empiriques et observables, et sont également des points de rencontre de différentes disciplines scientifiques (comme la théorie évolutionniste est une rencontre de l’anthropologie et de la biologie). Cette conception de la morale s’appuie également sur des connaissances théoriques plus récentes que celle des philosophes étudiés, bien qu’une filiation des hypothèses philosophiques est évidemment visible.

A nous maintenant de confronter cette conception nouvelle de la morale avec les deux systèmes politiques proposés, celui des libéraux et celui des libertariens. Cette démarche réalisée dans le but de distinguer nettement les avantages ou les défauts de celle-ci, l’une par rapport à l’autre.

 

 

III/ Le naturalisme moral confirmant Rawls et infirmant Nozick

 

a)     L’état de nature chez Locke : une fiction trop éloignée de la réalité

 

L’origine de la justice sociale est une question éminemment politique, mais ses réponses sont orientées par une autre question, celle-ci à teneur philosophique : l’origine de la société. C’est le « pourquoi vivons-nous en société ?» qui  nous reste en tête derrière chaque réflexion sur notre justice sociale. Poser la fiction de l’état de nature sert d’abord de « schéma » pour imager la reconstruction rationnelle de l’origine de la société. Le « schéma » diffère selon les outils que nous possédons pour nous représenter cette origine. Locke et Kant n’avaient pas les mêmes outils que nous, et l’histoire naturelle de leur époque est bien différente de nos connaissances actuelles. Ainsi les philosophes contractualistes doivent répondre, non seulement aux conditions de possibilité de création d’une société, mais également la manière dont elles apparaissent. Mais l’origine de la société n’est pas recherchée uniquement par les philosophes, et d’autres disciplines comme l’anthropologie, ethnologie et la sociologie s’y sont intéressées. Actuellement la question de l’origine de la société peut se poser ainsi :

 

« Comment une espèce qui avait parcouru la terre en petites bandes égalitaires pendant des millénaires avait-elle soudainement commencé à former de grandes sociétés inégalitaires, prenant la forme d’États ou d’empires? [11]»

 

Chacun des grands courants de pensées (libéralisme, marxisme[12], communautarisme) sur la conception de la justice sociale a réfléchi à la question. Pour notre exposé, une des réponses proposées ( parmi celles qui, tour à tour, ont été proposées, comme Dieu, le volontarisme l’économie, la guerre, l’amélioration des conditions climatiques pour l’agriculture…), plaça la morale au centre de sa réflexion. Penser l’origine de la société équivaut à penser l’apparition d’une hiérarchie sociale dont le but est le maintien de l’ordre social. Or, la morale est souvent directement désignée comme le meilleur outil de maintien de l’ordre social. En effet, comme nous l’avons déjà vu, notre conception de la justice sociale provient de notre conception de la morale. Le « que puis-je faire? » est notre point de référence pour répondre au « que pouvons-nous faire en société? ». En effet, si la morale est la source de notre propension à la coopération, elle se place ainsi au centre de nos liens sociaux avec les autres membres de la société.

Or la coopération dans une société dépend de la morale, la morale ne peut exister que si une discussion morale (voir chapitre II/ a) ci dessus), définissant ce qu’il est légitime de faire, est possible. La morale établit des normes pour vivre et doit constamment mettre ces normes en relation avec son temps, et son seul moyen pour cela est la discussion normative. Cette discussion n’est possible que par le langage, et elle peut être efficiente longtemps et pour un grand nombre d’individu uniquement si le résultat de la discussion est écrit et retransmis oralement. Le passage des hommes du stade nomade au stade sédentaire n’a pu se faire que par le passage d’un moyen de communication suffisamment efficace pour transmettre des normes morales pour un grand nombre d’individus : le langage et sa transmission orale et écrite dans le temps. 

 

Ainsi, on ne peut pas placer uniquement l’intérêt individuel au centre de notre réponse à la question de l’origine de la société. L’intérêt collectif promu par la coopération est également un facteur important. En cela on peut contester la réponse de Locke sur l’origine de la société. Selon Locke, les hommes se sont assemblés en société pour protéger leurs propriétés et leurs biens, en se donnant un État doté d’un pouvoir exécutif et de lois conformes aux lois divines. En plaçant la liberté et l’intégrité de l’individu au centre de sa philosophie, Locke refuse l’importance de la coopération collective. L’état de nature de Locke est une fiction non-historique, qui ne reflète pas fidèlement les mécanismes psychologiques de l’espèce humaine. Ainsi ces principes moraux deviennent discutables et ne soutiennent plus légitimement la conception de la justice sociale des libertariens. On peut donc dire que le naturalisme moral est une théorie philosophique qui a tendance à infirmer la conception libertarienne de la justice sociale.

 

b)    Le naturalisme moral légitimant l’impératif catégorique de Kant

 

Il nous faut être ici très prudent, car suite à cette lecture, on pourrait objecter : Si John Locke voit sa conception de la morale infirmée, pourquoi celle de Kant ne le serait pas? Nos connaissances scientifiques sont quasiment aussi éloignées de celles de l’époque de John Locke que de celles de Kant.

C’est l’impératif catégorique de la morale qui forme le pivot de la conception de la morale chez Kant. Il se traduit par sa loi fondamentale  de la raison pratique pure[13] posant l’exigence d’universalité comme seul moyen de définir la nature pleine et entière de la moralité d’une action. Selon Kant, je ne peux considérer une action vraiment bonne que si, en me mettant comme à la place de chacun des membres de la  communauté je la jugerais bonne pour chacun de ses membres. Je juge que manger dix cerises est une action moralement bonne, si et seulement si je juge que tout individu venant peut en manger dix également sans que personne ne juge cela moralement mauvais. La conception morale de Kant répond davantage au critère de la morale naturaliste en cela que son exigence d’universalité correspond mieux à la dimension collective de la coopération. Cette correspondance est de plus en plus évidente de nos jours, où la collectivité mondiale rassemblant tout les États et a fortiori tout les hommes est de plus en plus similaire au concept kantien d’ensemble universel des hommes.

L’effectivité de la coopération repose sur l’avantage du groupe entier à cette coopération. Ainsi, chaque individu doit agir, non pas uniquement selon son intérêt personnel, mais également selon l’intérêt collectif. La morale, en établissant par la discussion normative les normes qui vont établir ce qu’il sera jugé bon ou mal de faire, assure cet intérêt collectif. L’argument de la théorie évolutionniste ajoute à cette explication, que l’on peut supposer uniquement théorique, une dimension scientifique qui  considère la morale comme dotée d’une fonction biologique. La morale devient alors créatrice d’un système de contrôle de l’individu en faveur de l’intérêt du groupe. Ainsi la nécessité de l’universalisme prend toute son importance dans la morale du point de vue de l’intérêt collectif.

La Raison publique[14] de Rawls peut être vue comme l’expression de cette volonté d’universalité. Cette Raison publique n’est pas constituée de la somme des intérêts individuels particuliers, mais  elle incarne la Raison générale de la collectivité, du domaine « public » selon Rawls. Différente d’une simple volonté de la majorité qui se réaliserai, par définition, contre une minorité, elle est l’idéal de la justice sociale, où tous les citoyens libres et égaux auraient les mêmes devoirs et les mêmes droits. Ainsi les normes de la société seraient définies pour le bien de tous, sans avantage pour personne. La filiation avec Kant apparait alors clairement ; la Raison Publique est la représentation de l’application de l’impératif catégorique par tous les citoyens.

Hans Jonas peut être le dernier penseur à nous aider pour comprendre cette filiation entre la philosophie morale de Kant et la pensée politique de Rawls. Selon Jonas, la liberté de l’individu le devoir de se mobiliser pour l’avenir du « monde[15] ». Entendons le « monde » comme l’humanité, cette humanité se révèle être plus que la somme de tout les hommes, elle est aussi l’ « intention » commune de tous les hommes. L’homme aurait ainsi un devoir de préserver l’humanité au nom de son appartenance à celle-ci, en tant qu’il est précisément humain. Ce devoir se comprend par « l’observation intuitive de la vie par la vie ».  Si je vois un être vivant me ressemblant qui a faim, par son attitude corporelle, sa communication naturelle avec moi, je comprendrai qu’il a faim, et je ressentirais alors une « empathie » pour lui, parce que je partage avec lui cette sensation. La morale est ainsi la faculté de ressentir cette empathie naturelle que partagent également les espèces animales avec  leurs membres. Et même de se sacrifier pour celles-ci, bien que cet acte soit jugé « exceptionnel » par Jonas. Du point de vue humain il ne peut s’agir que d’un cas extrême où l’individu doit renoncer à lui-même pour l’humanité entière. Notons également que Jonas élargit cette volonté d’universalité  à l’ensemble des êtres vivants : l’homme en tant qu’être vivant a une responsabilité envers tous les autres êtres vivants.

La volonté d’universalité de Kant apparait donc comme un principe moral plus effectif que la propriété de soi lockéenne. Le naturalisme moral voit donc ces conséquences plus proches de celles de Kant  que de celle de Locke. Alors le système politique de Rawls, de par son affinité avec la conception kantienne de la morale, est plus en adéquation avec le naturalisme moral.

 

 

 

Conclusion

 

Enfin, nous dirons que le naturalisme moral est compatible avec la philosophie kantienne, qui sous-tend la conception de la justice sociale chez Rawls. Néanmoins une certaine rigueur nous oblige à dire que de nombreux problèmes demeurent dans le naturalisme moral (comme les problèmes de coopération[16]). Il ne doit pas devenir un argument irréfutable, mais plutôt une source de réflexion pour la pensée morale. Il en va de même pour la théorie évolutionniste, qui doit se couper de toute interprétation malsaine[17].

Mais l’intérêt de cette approche, profondément  plus empiriste que celle de Kant ou de Locke, est de permettre des interactions entre les recherches scientifiques (comme la biologie ou les neurosciences) et les recherches morales et politiques. Cette interdisciplinarité est productive tant qu’elle reste consciente des limites de son pouvoir d’explication. Les limites de notre savoir côtoient toujours  celles de notre ignorance.

               

                Ce que nous pouvons dégager de ce travail fait comme précéder les réflexions des communautariens, tels Sandel ou Taylor, qui critiquent l’absence de considération de la collectivité chez les libertariens. L’homme a besoin de se penser comme faisant parti d’un tout dont il est relié. La collectivité est la base de la société, et l’homme ne peut se penser rationnellement qu’uniquement comme partie intégrante de cette société. L’homme n’est homme que parmi les hommes et son sens moral n’a de valeur que s’il est partagé par d’autres individus. Ainsi  la morale est l’interface indispensable entre l’instinct de coopération naturelle de l’homme et les normes politiques d’une justice sociale. Son adéquation avec la nature la plus profonde de l’homme est indispensable pour penser une justice sociale réellement juste à notre époque.



[1]On peut alors considérer la position originelle comme une interprétation procédurale de la conception kantienne de l’autonomie et de l’impératif catégorique, dans le cadre d’une théorie empirique.

John Rawls Théorie de la justice, chapitre « interprétation kantienne de la justice comme équité » p293 PUF, 1993

 

[2] Ici utiliser dans le sens de normal, lié à une convention commune tec...

[3] Allan Gibbard, Sagesse des choix, justesse des sentiments chapitre 1 p36, PUF, 1996

[4] Allan Gibbard, Sagesse des choix, justesse des sentiments chapitre 1 p71, PUF, 1996

[5] Allan Gibbard Moralité et évolution humaine Elsevier Science Publisher, 1991

[6] Robert Axelrod The Evolution of Cooperation, Science 211 p1390-1396,  1981

[7] John von Neumann Théorie des jeux et du comportement économique Ed. Champ Vallon, 1996

[8] Un équilibre est à comprendre ici comme une situation où quand on est dans cette situation, on n’a pas de raison de changer de situation, c’est-à-dire sans aucune raison de changer notre comportement par rapport à cette situation.

[9] Le plus célèbre de ces équilibres est dit l’équilibre de Nash (prix Nobel d’économie 1994)

[10] Allan Gibbard, Sagesse des choix, justesse des sentiments chapitre 5, PUF, 1996

[11] Benoit Dubreuil Human evolution and the Origins of Hierarchies Cambridge University Press, 2010

[12] Karl Marx et Friedrich Engels se penchent sur la question dans L’idéologie allemande dès l’introduction.

[13] Voir page 6 du travail

[14] John Rawls, La justice comme équité, Découverte, 2003

[15] Hans Jonas  Le Principe Responsabilité: une éthique pour la civilisation technologique Flammarion, 1998

[16] Ruwen Ogien le réalisme moral PUF, 1999

[17] Franz Boas, un des pères de l’anthropologie moderne a farouchement combattu l’évolutionnisme social et culturel aux États-Unis alors empreint de racisme et d’ethnocentrisme.