Alcoolisme lyonnais politique

Publié le par Chris

 

           Dans un bistrot lyonnais, "l'Impromptu" il me semble, anciennement "la fourmi rouge". Il y a là-bas des heures qu'on courtise lorsqu'on les connaît un peu. Le 18-20h offre sa bière rousse un peu moins cher. Il faut saluer Patrick le patron. Et sa serveuse, toujours gentille, puis s'enfoncer au fond de la pièce, traverser la cuisine, et le petit salon mignon. On descend au niveau des caves, pour trouver, sous de vieilles voutes, un billard, deux-trois chaises et quelques tables. On peut fumer si on demande. Le lundi c'est pratique, y a pas un chat. Et comme on est loin du bar, à tout prendre, on a vite mieux fait de boire au pichet.

           Il y a là deux hommes qui jouent, aussi maladroitement que diagonalement, au billard. Ca fait un bout de temps qu'il ne s'était pas vu. c'est l'émotion qui les as conduit là. Mais l'émotion entre copains, ca se traduit en " Allé viens, on va s'en boire un !" Pourquoi pas dans le fond. Le premier part en explorateur, le deuxième en renfort, le troisième pour vérifier si les renforts sont bien arrivés, et le quatrième au cas où il y a des problèmes de communication entre les trois premiers. Le temps de tout ça, on a fini les cacahouettes, et avec elles les nouvelles et les petites discussions quotidiennes.

 

          - T'en as raté des belles cette année, mon vieux !

         - Du genre?

         - Oh ba, un encerclement de la place Bellecour par les CRS, du lacrymo partout, des étudiants tabassés... Tout le bazar d'avant en pire.

        - Ouai, j'en ai entendu parlé. Vaguement, je vais dire. Je crois bien qu'il y a eu une asso qui s'est monté pour commémorer tout ca.

         - Ah ba, je vais aller commémorer alors.

        - T'y étais ?

          - Ouais, au café en face du pont. Je vais aller faire pareil du coup.

 

        Le grand maigre rigole. Son ami aussi. C'est ce genre de plaisanterie qu'ils affectionnent tout les deux. Ils se savent passionnés de politique et d'engagement. Mais ils se savent aussi alcooliques. A un bon paquet de réunions militantes, ils entrainaient tout les étudiants trops sérieux à aller continuer leurs argumentation au bar. On ne parle jamais mieux de Marx qu'au bar. C'était un peu leur philosophie. Non pas qu'ils étaient cyniques ou désabusés, mais pour eux la révolution devait prendre des allures de fêtes sinon elle ne valait pas le coup. Et puis, avec leurs cours de philo et de science po, on voit qu'en théorie seule la pratique compte. Et lever un verre ça semble être déjà plus un acte qu'une parole.

 

       - Mouais, donc pas vraiment du neuf alors. Du vieux en un peu plus violent. Et au final tout est rentré dans l'ordre et le droit chemin, non?

       - Tu me fais rire. Tu croyais quoi? On t'aurai attendu quand même, pour faire la révolution en France !

 

      - C'est gentil! Mais tu vois là, après avoir retourné le problème dans tout les sens. Le seul problème d'ailleurs, dans le fond. Je me demande bien comment changer tout ça de façon radical. Et va pas me sortir les vieilles-méthodes-plus-adaptées-a-notre-époques, si elles existent encore c'est à nous d'en faire quelque chose. On va pas faire nos théoriciens pourris, et les ignorer en les traîtant de "populiste".

       - "C'est une bonne question, je vous remercie de l'avoir posé."

      - Pas d'idées ?

      - Tu me fais encore rire là. Tu sais, quand j'étais en face du pont où les étudiants se sont fait bloqués, je pensais : "Soit ils sortent tous des haches et des battes de baseball et foncent sur les flics, soit les flics sortent les fusils et tirent dans le tas". C'est la seule façon d'avoir une belle image pour les médias, ou de créer un basculement dans le rapport des forces qui seraient significatif. Je passe de côté l'aspect symbolique. Et là, je me disais: " Ils ne franchiront le pas ni l'un, ni l'autre". Et pourquoi? Parce qu'il y a trop de petite-bourgeoisie dans les deux camps. Si les flics tiraient sur les manifestants, ce serait trop clair tout d'un coup. On ne pourrait plus traiter les manifestants de "casseurs" etc... Et les flics perdraient leur soutien de petits-bourgeois, qui est leur seul lien avec la majorité. Et pareil du côté étudiant. Il y aurait là, et pour faire savant, casus belli et ça ferait flipper tout le monde.

     - ...

     - Si tu ne sors pas de chez toi pour abattre trois CRS dans une manif', c'est que tu ne le veux pas. Et si tu ne le veux pas, c'est parce que tu es un petit-bourgeois qui croit encore au lien entre le pauvre et grand peuple et la haute bourgeoisie et intelligentsia. Après je te laisse trouver les causes et raisons de cette nature de petit-bourgeois.

     - Et tu me proposes quoi? Après un diagnostic pareil !

     - Je te propose...et bien pas grand chose. Tu vois, je suis resté un pauvre con de théoricien. A part peut-être une trahison à la petite-bourgeoisie. Du genre, être un petit-bourgeois de nature, le savoir , et montrer tout les vices de cette nature, pour de fait être un traitre à cette nature, en reniant sciemment tout les principes de celles-ci. L'Art et la Politique. Par exemple.

     - Pfiouu... Comme tu es sérieux.

    - Oui ! Mais le pichet est maintenant aussi vide que moi. Remplis, mon ami, remplis.

    

Publié dans fictions d'essai

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