Le naturalisme moral et l'origine de la justice sociale chez Rawls et Nozick 1/2

Christophe Point                                                                           21 novembre 2010

910 143 230

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le naturalisme moral

et

 l’origine de la justice sociale

 chez Rawls et Nozick

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

  Marcel Filion                              Théories contemporaines de la justice sociale

 

 

 

 

 

Introduction

 

 

La première utilisation que nous avons eue en français du terme « politique » était : science du gouvernement de l’état. Déjà dans l’Antiquité chez les grecs elle était l’art de bien diriger la cité. Mais comment être un « bon » homme politique? Comment savoir ce qu’il est bon ou mal de faire pour la cité? Ces questions ont toujours interrogées les hommes politiques. Ceux-ci se sont souvent tournés alors à leur tour vers les philosophes, pour déterminer ce qu’il était bon de faire pour l’homme. Ainsi la morale a toujours  été au cœur des questions politiques.

                La question de la justice sociale a trouvé de nombreuses réponses théoriques sur son fondement, par les différents systèmes philosophiques interrogés. De nos jours, le libéralisme et le libertarisme sont deux réponses politiques à cette question. Mais ces deux systèmes politiques s’appuient sur des philosophies morales déjà anciennes. De nouvelles conceptions de la morale ont vu le jour depuis[1]. Je propose de s’intéresser à une particulièrement : le naturalisme moral, pour nous aider à mieux penser ces deux systèmes politiques.

 

Premièrement, je m'efforcerai de montrer l'origine de la justice sociale dans l’œuvre de John Rawls et Robert Nozick. Robert Nozick pouvant être considéré comme un des tenants du libertarisme, faisant remonter l'origine de la justice sociale dans la fiction de l'état de nature lockéen. Et Rawls, père du libéralisme, la plaçant à son tour dans l'idéalité de l'impératif catégorique kantien. Nous verrons donc que ces deux origines sont les fruits d'une construction rationnelle de leur auteur, mais sans fondement empirique recherché réellement.

                Dans un deuxième temps, je montrerai en quoi consiste le naturalisme moral, avec le raisonnement plaçant la morale comme expression du principe de coopération. Ainsi que l'aspect naturel de la morale, c'est-à-dire le lien entre la coopération et la théorie évolutionniste. Cette nouvelle vision de la morale comme origine de la justice sociale va nous permettre d'éclairer le troisième point ;

Le naturalisme moral peut être interprété comme une théorie morale moderne pouvant peut-être confirmer  l'intuition de Rawls et infirmer celle de Nozick.

 

 

 

1 / L’origine de la justice sociale chez les libéralistes et les libertaristes

 

a)     L’état de nature chez Locke

 

Dans le but de penser une société meilleure, John Locke va chercher l’origine du pouvoir politique. Pour cela il cherchera à définir l’état de nature où celui-ci a vu le jour.

L’état de nature n’est pas historiquement situé pour Locke, mais il est actuel partout où les hommes vivent « indépendamment de toute convention, et de tout acte humain qui n’est assujetti quelques-uns à d’autres[2] ». Mais l’ambiguïté demeurera à cause des nombreuses références bibliques utilisées et ainsi que des  nombreuses comparaisons de sauvage des Amériques avec les hommes à l’état de nature (« Au commencement, tout le monde était comme une Amérique »)[3].

L’état de nature est un état de totale liberté et de totale égalité. Totale liberté car l’homme, ne subissant naturellement aucune contrainte de subordination à autrui, peut tout faire à part se nuire et nuire aux autres. Cette contrainte est posée par l’égalité totale de cet état, cette égalité est possible car tous les hommes se savent appartenir à la même espèce, l’espèce humaine bénie par Dieu. L’existence de Dieu sera démontrée par Locke par la suite[4]. Dieu a créé la loi naturelle pour assurer « la conservation du genre humain » ainsi il est légitime et indispensable aux hommes de suivre cette loi naturelle. Ces lois naturelles sont également dites rationnelles par Locke, car la Raison (définition différente de la définition kantienne) est la faculté de l’entendement qui permet de découvrir et d’agencer les lois naturelles venues en nous comme intuitions[5]. L’homme doit donc utiliser autant qu’il le peut sa Raison pour déterminer correctement les lois naturelles de Dieu.

La loi naturelle divine se décompose en plusieurs lois naturelles différentes, que la Raison naturelle révèle. Elles seront le fondement de tout pouvoir politique légitime. La première de ces lois naturelles est celle de la conservation des hommes de leur intégrité. En effet l’homme a le devoir de « faire de sa propre liberté le meilleur et le plus noble usage que sa conservation demande de lui [6]». Locke déduit cette loi de l’observation dans la nature de la volonté de conservation de toutes les autres espèces vivantes.

De plus, la deuxième loi naturelle, celle qui nous intéresse, est le droit à la propriété en soi :

« Chacun pourtant a un droit particulier sur sa propre personne, sur laquelle nul autre ne peut avoir aucune prétention. Le travail de son corps et l’ouvrage de ses mains, sont son bien propre.[7] »

Ainsi pour Locke c’est le travail qui peut fonder la propriété des choses de façon légitime. Par exemple, une cerise peut m’appartenir dès lors que j’ai pris la peine de la cueillir, avant elle n’appartient à personne. Le travail de l’homme est le moyen de posséder, de mettre les choses hors de l’état de nature. Cette deuxième loi naturelle a également pour corollaire un droit à l’héritage de la propriété. Ce droit est illustré par Locke par de nombreux exemples bibliques. Dieu a donné à Adam la terre pour qu’il la travaille. L’héritage est nécessaire, premièrement pour éviter le gaspillage d’un travail déjà commencé qui serait perdu s’il n’est pas continué, et deuxièmement car la descendance que l’on peut avoir est une part de soi, donc le droit à la propriété  s’applique aussi à celle-ci. Selon Locke la nature est suffisamment grande pour que chacun puisse avoir une propriété assez grande sans nuire à personne. Ici le terme de propriété pour Locke est à comprendre dans le sens de terre, car c’est la première propriété des hommes accordée par Dieu.

Les hommes n’ont fondé un État (doté d’un pouvoir politique) que pour deux raisons principales, chez Locke. Pour protéger les propriétés des citoyens, avec une autorité analogue à celle du père protégeant ses enfants. Et également pour faire reconnaître les droits naturels des citoyens et les faire appliquer par la Raison naturelle.

Locke va fournir aux libertariens le fondement philosophique de leur théorie de la justice sociale. Le droit à la propriété en soi, qui est égalitaire car tout le monde en a autant le droit, et l’acquisition initiale, rendue possible par l’état de nature, légitime tant qu’il ne nuit pas aux autres individus. Ainsi les hommes ont le droit d’échanger, d’égal à égal, le produit de leur travail de façon libre : c’est l’interprétation libertarienne du libre marché. La force de cette position vient du fait que l’on considère l’homme comme un individu à part entière et ayant des droits individuels. Le principe de la propriété en soi provient d’un véritable respect de l’individu. Nozick dira :

«  Les individus ont des droits, et il y a certaines choses que personne, individu ou collectivité, ne peut leur faire.[8]»

Ainsi la théorie des droits de propriété légitimes sous-entend une acquisition initiale juste, différente d’une acquisition marchande, mais surtout confère à chacun un droit légitime sur ses biens qui se trouvent en sa possession. Dès lors toute redistribution est  illégitime et considérée par les libertariens comme une dépossession malhonnête des individus. La seule taxation légitime dans ce cadre de pensée est pour assurer la sécurité du libre marché contre les dangers internes, comme le vol, et externes, comme une menace d’un pays voisin par exemple. La conception de l’État est alors une conception dite minimaliste, car elle limite l’objectif de la justice sociale à la sécurité du libre marché.

 

b)    L’impératif catégorique de la morale chez Kant

 

Kant distingue deux domaines différents de la pensée humaine. Le domaine spéculatif, de la réflexion, qui doit se fonder en Raison pour être légitime. Et le domaine pratique, destiné à l’action de l’homme, où la volonté s’applique de façon plus ou moins directe. Le degré d’immanence de la volonté dans l’application pratique dépend de son degré de conditionnement par l’expérience sensible du sujet[9]. Par exemple, si à un moment T, je suis à côté d’un cerisier, j’aurai le désir de manger des cerises. Mais ma volonté de manger des cerises est conditionnée par mon désir de manger des cerises parce qu’il y en a à côté de moi. S’il n’y avait pas de cerisier, je n’aurai pas ce désir de cerises. Pour Kant, tous les principes pratiques fondés sur le désir sont à placer sous le principe général de l’amour de soi ou du bonheur personnel. Mais les principes moraux diffèrent de ce principe, trop empirique et contingent. Kant va donc chercher les principes où la volonté s’exprime le plus purement possible, c’est -à-dire le moins conditionné par l’expérience. Il dégage cette loi morale très importante :

« Loi fondamentale de la Raison pratique pure :

Agis de telle sorte que la maxime de ta volonté puisse toujours valoir en même temps comme principe d’une législation universelle. [10]»

 

Cette loi est différente d’une règle morale car une règle morale est le lieu d’un je peux de la volonté. Alors que la loi morale est l’expression d’un je dois de la volonté. Dans la loi morale la volonté est  entière ou inconditionnée, car cette loi est dite a priori (avant toute expérience[11]). Kant juge cette loi a priori, car elle n’a pas besoin de l’expérience pour être confirmée, son universalité et sa nécessité sont les deux supports de son objectivité. De plus, Kant faisant le postulat que l’homme est un être rationnel, il ne peut limiter ses principes moraux a un aspect subjectif. Sa rationalité lui impose d’avoir des principes moraux tendant à être de législation universelle.

Être heureux est le premier but de tout être rationnel. Mais comme les moyens pour être heureux se réalisent dans l’expérience, contingente à chacun selon sa sensibilité, il ne peut s’établir comme un principe a priori à la vocation d’être législatif pour la raison. On voit que l’utilitarisme ne peut donc se fonder d’un point de vue kantien. De plus, notre liberté humaine érige l’autonomie de la volonté[12] comme principe de toutes les lois morales. Nous pouvons faire abstraction de nos désirs pour laisser notre volonté décider de nos choix pratiques. Ainsi l’exigence de l’universalité est le fondement de tout principe moral pour notre raison pratique.

Rawls va confirmer cette exigence d’universalité avec la fiction du voile d’ignorance pour son argumentation de ses principes de justice.

« Premier principe :

                Toute personne a un droit égal à l’ensemble le plus étendu de libertés fondamentales égales pour tous qui soit compatible avec le même ensemble de libertés pour tous.

 

Deuxième principe :

Les inégalités sociales et économiques doivent être organisées de façon à fonctionner au plus grand bénéfice des plus défavorisés  et être attachés à des fonctions et à des positions ouvertes à tous dans des conditions de juste égalité des chances.[13] »

 

                Ici apparaissent clairement une exigence d’égalité forte des libertés humaines. De façon synchronique, l’égalité doit s’appliquer au maximum de libertés possibles. Et d’une façon diachronique, au maximum d’hommes présents concernés dans la situation temporelle de ce « contrat social ». De plus, les plus défavorisés doivent également accédés à cette égalité autant que faire se peut. Mais idéalement Rawls veut une application universelle de ces principes.

«  Une conception du juste est un ensemble de principes, généraux quant à leur forme et universels dans leur application[14] »

Rawls fonde ses principes de justice sur deux arguments. L’un de ses deux arguments est contractualiste.  Il élabore une fiction nommée « la position originelle » semblable à celle de Rousseau, Locke ou encore Hobbes. Mais son aspect fictif est clairement reconnu par Rawls et il ne lui accorde aucune légitimité historique ou sociologique, il s’agit d’un argument moral. L’objet de ce contrat est de déterminer les principes de justices.

Derrière le voile d’ignorance se trouvent des individus purement rationnels[15], dénués de leurs particularités physiques (âges, atouts naturels et capacités), psychologiques (propension à l’optimisme ou au pessimisme), culturelles et sociales (classe ou position sociale). Le but de cela est d’éliminer de la réflexion le maximum d’effet de contingence, d’accident causé par le hasard du sensible. Rawls imagine une concertation entre ces individus, ne se connaissant, ni eux ni les autres, sur un accord commun pour une société juste. Ils ignorent également tout de la société dont ils ont fait parti mais ont une connaissance de ce qu’est une société humaine. Ainsi ces individus ne sont guidés dans leurs décisions qu’uniquement par leurs intérêts rationnels égoïstes. C’est-à-dire que chacun voudra à être le moins démuni possible dans cette société, et ainsi recherchera rationnellement une vision égalitaire de la justice pour leur propre intérêt. Et ces intérêts les mènent à une « bienveillance universelle [16]» dont découlent les deux principes de justice de Rawls.



[1] Le réalisme moral, le scepticisme, l’expressivisme, ou encore le rationalisme moral.

[2] John Locke Traité du gouvernement civil Chapitre II p152 GF-Flammarion, 1992

[3] Ibid Chapitre V p180

[4] John Locke Essai sur l’entendement humain Livre IV chapitre 10 p900-916 PUF, 2009

[5] Ibid chapitre 17 p967-994

[6] John Locke Traité du gouvernement civil Chapitre II p146 GF-Flammarion, 1992

[7] Ibid  Chapitre V p163

[8] R. Nozick  Anarchie, État et Utopie Chapitre IX  PUF, 1983

[9] « Tout les principes pratiques qui présupposent un objet de la faculté de désirer comme fondement de la détermination de la volonté, sont, dans leur totalité empiriques. »

 Emmanuel Kant Critique de la Raison Pratique  p 112 GF- Flammarion, 2003

[10] Ibid  p 126

[11] En opposition avec le terme a posteriori signifiant d’après une expérience, de façon empirique

[12] Emmanuel Kant Critique de la Raison Pratique  p 130 GF- Flammarion, 2003

[13] Will Kymlicka Les théories de la justice, chapitre « L’égalité libérale » p 65 La découverte/Poche, 1999

[14] John Rawls  Théorie de la justice, chapitre « La position originelle »  p 167  PUF, 1993

[15] Il faut également les considérer comme totalement autonomes de leurs décisions.

[16]Will Kymlicka Les théories de la justice, chapitre « L’égalité libérale » p 77 La découverte/Poche, 1999