De l'origine de Babel par le langage

Publié le par Chris

 

 

 

Le fait que les sociétés humaines de chasseurs-cueilleurs étaient composées de bandes à tendance égalitaire comprenant entre 30 et 100 individus et que nous sommes maintenant des sociétés à tendance inégalitaire de millions d'individus constitue le point d'interrogation principale de la philosophie de l'Histoire humaine. Une fois la limite anthropologique de 30 à 100 individus dépassée, la division du travail, et des sanctions, crée des institutions pour les appliquer et les faire respecter au sein de ces sociétés. La création de grandes métropoles n'a été possible que parce qu'il existait de grandes institutions garantissant la division du travail et les sanctions pour les comportements déviants. Plus l'institution a de force, plus le nombre de comportements déviants est important ? Hypothèse. En tout cas, toutes les sociétés contenant plusieurs milliers d'individus ont différencié un centre politique et une périphérie. Le centre donne l'impulsion de toutes actions de nature politique à la périphérie ainsi souvent dominée. Il s’agit bien entendu de la dynamique de bureaucratisation ou de militarisation.

 

Cette question fut longtemps d’ordre philosophique mais d’autres sciences humaines comme l’anthropologie et la sociologie se sont rapidement intéressées à ce sujet, et ont apporté de nombreuses réponses éclairantes. Plusieurs hypothèses existent pour expliquer ce changement radical d'état de l'humanité. Le changement climatique, la sédentarisation, les ressources premières, le début de l'agriculture, la guerre, l’intérêt etc... La littérature sur ce sujet ne manque assurément pas. Mais peu explique à la fois l'origine de ce changement et leur résistance au dit phénomène. Par exemple, la guerre pourrait expliquer le rassemblement de plusieurs bandes d’individus se liguant contre une autre. Pourtant il existe historiquement et géographiquement des bandes se faisant une guerre perpétuelle sans qu’il y ait coalition. De plus, si la guerre expliquait l’émergence de ces grandes sociétés, elle n’explique pas pourquoi, une fois la guerre finie, les individus ne se sont pas de nouveau séparés. Peut-être est-il absurde de rechercher une seule solution à ce fait, et que seul un ensemble de facteurs peuvent l’expliquer. L’origine de l’Etat variant tellement selon les spécialistes des civilisations anciennes que c’est de nos jours l’explication la plus sensée. Marcel Gauchet dirait :

« Que croissent le nombre des hommes, le niveau de leurs ressources, la complexité et l’efficacité de leurs techniques, et la fonction organisatrice et coercitive croîtra avec elles. A un certain moment, elle aura suffisamment pris de poids pour qu’on l’appelle l’Etat. » 

 Pourtant la philosophie ne peut s’empêcher de chercher un déterminant commun. C’est sa force et sa faiblesse. Je pense qu’il faut chercher du côté du lien entre la taille du groupe et la différence d’organisation hiérarchique.

 

Nous le voyons, il est plus simple de constituer un petit groupe pour une activité qu’un grand groupe. Il en est ainsi car nous avons un rapport beaucoup plus étroit, plus phénoménologique avec les individus en question. Nous pouvons connaître leurs noms et nous rappeler leurs paroles et opinions  or si ce groupe grandit, notre mémoire se révèle rapidement incapable de retenir des informations nécessaires à la confiance pour chacun des individus en question. Certains deviennent de parfaits inconnus, avec qui nous devrions logiquement n’avoir aucune facilité à coopérer. Les animaux régulent de cette façon la taille de leurs groupes selon la place disponible dans leur cortex pour la mémoire de leurs membres. C’est ainsi qu’il en va, il me semble, pour les grands mammifères (particulièrement les primates), plus ou moins proches de nous. Certaines espèces d’animaux peuvent renier à cette règle, j’en suis conscient. Dunbar propose alors l’hypothèse que le langage aurait eu pour origine la tâche de maintenir les relations sociales au sein d’un groupe en les énonçant à vive voix à plusieurs personnes (multipliant l’information donc en la sauvegardant durablement plus longtemps) ou en laissant la trace écrite (la sauvegardant dans le temps si elle est suivit par une éducation). En effet, toutes communications informelles ne peuvent dépasser efficacement le stade de 100 ou 200 individus dans nos sociétés modernes. Ainsi, la mémoire sociale serait une limite naturelle à la taille des groupe et à leur hiérarchie, et le langage est la solution qu’a trouvé l’homme pour dépasser la dite limite naturelle.

 

Mais plus le groupe devient important, plus la communication entre les membres du groupe s’étiole et les sanctions baissent de conséquence. Ainsi, l’injustice et la criminalité augmentent avec la taille des métropoles car le tissu social est plus lâche et le risque de la sanction moins grand (de par la baisse de sentiment d’appartenance à un ensemble devant se protéger des nuisibles en son sein). La tendance inégalitaire des hommes s’accentuent avec la taille de leur groupe et donnent cours à des hiérarchies de plus en plus fortes, où le maillon d’en haut aura de moins en moins de lien avec le maillon d’en bas. Nous voyons que le fait de constituer des hiérarchies est commun à tous les hommes dès qu’il s’assemble en groupe, mais nous voyons que ce lien est de plus en plus dur et étouffant à mesure que le groupe augmente. Donc, l’anarchie dans l’absolu est irréaliste mais sont maintient dans le raisonnable est possible pour des groupes de tailles mesurées. L’égalité ne semble possible que pour des groupes de tailles réduites.

 

Par cet exposé, nous voyons que, de par la nature de la mémoire humaine, le langage est la première des institutions sociales. Il est possible de penser que les espèces de primates antérieures à l’homo sapiens n’avaient tout simplement pas un langage suffisamment complexe pour créer des institutions qui auraient permis de laisser la trace des relations entre les individus, tels la division du travail par exemple. Le langage serait comme, je le pensais à l’origine même de Babel, la première pierre de nos institutions. Pourquoi notre espèce et pas les autres ? Comment avons-nous acquis ce langage complexe ?

Ici, je peux penser que l’homme a été le premier homme à utiliser des mots dont les significations n’auraient pas été pleines. A contrario des autres langages animaux où l’ambiguïté n’est pas possible, chaque signifiant a un seul signifié. Nous n’avons pas un mot pour chaque chose, mais plusieurs mots peuvent se regrouper en phrases pour former une signification pleine (pleine au sens de totalité du sens du signifié). Comme un mot est déjà un assemblage de plusieurs sons, et que nous n’avons pas un sens pour chaque son. Bien que, malgré nous, certains sons, un hurlement de peur, a toujours une seule signification ; la peur. Cet art, cet étrange procédé de liaison de signifiant jamais totalement plein, jamais totalement en adéquation avec leur signifié me semble être l’origine de notre langage, et in extenso de l’origine de notre société. Peut-être, cette dissonance quasi-ontologique se répercute en s’actualisant et est l’origine de notre besoin de métaphysique, ce besoin presque vital et douloureux d’union du signifiant et du signifié, du sens et du sensible, de notre être avec notre monde.

Peut-être cette souffrance, que crée cette dissonance, pourtant nécessaire pour tout langage et société, est ce que nous nommons interprétation. Cette souffrance est telle que nous imaginons un monde antérieur à cela où la correspondance serait parfaite comme le paradis ou un monde de logique pure. Ainsi, il n’y a jamais eu d’avant Babel, et qu’ainsi il n’y aura jamais d’après Babel. A moins de nommer chaque chose existante d’un son unique, et à la manière d’une parole divine, se souvenir des noms de toutes ces choses. Mais notre mémoire, siège ici de notre condition humaine nous interdit à jamais ce rêve.

Peut-être est-ce ainsi, mais il faudrait comprendre alors comment l’homme a réussi, au début de l’invention de son langage, le pari fou d’user de mots incomplets pour ensuite les lier et former des signifiants complets.

 

 

Benoît DUBREUIL, L’origine de l’Etat et la nature de la coopération FNRS Université libre de Bruxelles

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Publié dans Babel - brouillons-

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