Babel XXX - brouillons et hypothèses de Paul Auster
Babel – hypothèses de Paul Auster -
Le coeur de Babel pourrait, je dis bien pourrait car à l'état actuel de mon enquête je ne peux rien affirmer – ca y est la phrase est gachée par cette preuve trop longue, et encore que dis-je preuve? Cette déclaration de foi, de ma sincérité. La sincérité, ou en tout cas son exhibition vulgaire me semble être malsaine à l'écriture de quoi que ce soit d'intéressant. Le coeur de Babel pourrait donc- être le mythe de l'origine.
Peut-être les hommes ont une origine, une réponse finale à la grande chaîne des pourquoi, mais il ne semble pas être en notre possession de la découvrir. Un exemple criant serait celui du langage:
Avons-nous un langage originel que nous pouvons couronner d'un kyrielle d'abjectifs formidables c'est-à-dire naturel, parfait, divin, premier et universel? Doit-on enfermer des enfants de bas âge pour découvrir chez eux « un très bon hébreux » s'ils jamais ils vivent -survivent- sans entendre un mot? Les condamner à l'obscurité, et faire mourir la lumière de leur jeunesse? Voici une preuve s'il en était nécessaire que le langage est affaire, dans sa naissance, à l'interaction humaine. L'apprentissage entre être humain pour un partage et une floraison des connaissances. L'être humain n'est rien, même pas un humain sachant parler, seul. Montaigne trouvait incroyable -pas croyable- que la nature nous refuse ce que tout les animaux possède, en oubliant qu'aucun animal ne vit jamais seul. Il me faudra trouver la citation latine pour dire, avec une once de classicisme: l'homme n'est homme que parmi les hommes. Et idem pour la morale me semble-t-il aussi, mais je m'avance ici.
Babel trouve en son cœur l'origine des hommes. C'est le jardin d'Eden, dont Adam et Eve furent chassé. Les Jardins d'Eden furent nombreux et forment d'étranges ombres qui hantent toute la littérature européenne depuis sa création. Cyrano le trouva dans la Lune, More dans son île d'Utopia. Platon la Cité. La ville idéale créée sur la terre du jardin béni. Et que dire du Nouveau Monde que formèrent les Amériques dans la longue-vue des explorateurs du XVIIème européen? Paul Auster -lecture recommandé par une amie- décrit assez bien la chose dans La Trilogie New-Yorkaise . Christophe Colomb, Pietro Martire, jusqu'à Locke virent là un âge d'or possible. Tout semblait être présent là en profusion. D'autres virent dans les Indiens des rescapés de Babel, encore grognant et idiot, qu'il fallait abattre. Nombres de massacres peuvent trouver leurs racines symboliques dans ces vieux mythes -inconscient chez chacun, soupçonné par quelques-uns seulement- qui forment le fond de notre sac à voyage que nous nommons culture. Mais définir la culture n'est pas non plus le sujet ici. Bref, Babel partout dans l'Histoire a projeté ses débris et ses fantômes ont hantés tout nos rêves depuis que l'Occident use d'un langage.
Le mythe de Babel de la genèse juive marque le double négatif -au sens photographique- de celui de la Genèse. L'ensemble forme le premier et le deuxième mythe des mythes principaux de la religion juive. Babel s'élève comme l'ultime image avant le véritable -c'est-à-dire historique-commencement du monde. Adam invente le langage et nomme le monde. Babel prive la parole aux hommes et les rends comme étranger à eux-même. Il semble y avoir deux Chutes; celle hors du monde, la chasse du jardin d'Eden, où l'homme devient étranger à la perfection du monde. Et celle de Babel où l'homme devient étranger à lui-même, ne pouvant plus communiquer entre ses semblables, la communion devient impossible sans quiproquos et autres erreurs. L'histoire du paradis terrestre et sa chute ne relate donc pas seulement la chute de l'homme mais aussi celle du langage. Pourtant qu'est donc qu'un homme sans langage? Nous avons vu qu'il n'est rien. Un homme semble être homme uniquement si quelqu'un le nomme « homme ». Le premier à nommer fut Dieu et depuis nous perpétuons la chose. Peut-être est-ce pour cela que les filiations des premiers hébreux furent autant importantes. Nommer est également fait pour sauver les choses ou êtres désignées de l'oubli des hommes. Or, de quel droit nommont-on? J'ai l'impression que nous avons perdu peu à peu le pouvoir de nommer le monde.
Mais qu'est ce qui peut encore nous nommer? L'Amour? Nous devons l'espérer. Sinon je ne vois guère d'illusions qui peuvent nous sauver encore du Néant. Et la désillusion du monde, sans lire Foucault, n'est pas beaucoup cachée dans notre actualité pour comprendre qu'elle est notre principal problème. Particulièrement aux vieilles démocraties dont nous sommes issues. Est-ce à nous d'inventer de nouvelles illusions aux hommes, pour les habiller dans leurs vies sans qu'ils meurent au froid de la Réalité.
Ceci est un brouillon après relecture bien mauvais. La dernière information, il faut dire plutôt hypothèse, de Paul Auster prend pour centre l'existence du paganisme dans l'interprétation de Babel. Lors de sa destruction par Dieu, Babel s'enfonça dans le sol, pliant par son poids, jusqu'au tiers. Il faut rappeler la force colossale de la tour où des générations d'hommes moururent pour sa construction. Les écrits disent : « Les briques avaient plus de prix que la vie des hommes. Les ouvrières ne s'arrêtaient même pas pour s'accoucher, elles attachaient le nouveau-né dans leurs tabliers et reprenaient derechef leur travail. » Cela résonne dans mon esprit avec un triste écho d'actualité avec les conditions de travail qu'offre la mondialisation. L'autre tiers, le plus haut fut détruit totalement, et un tiers resta debout. Ainsi le tiers restant habita encore d'étranges hommes qui vivaient alors dans la crainte de Dieu et qui inventèrent ainsi une multitude de dieux : le paganisme. Ne chassons pas trop vite le paganisme de notre esprit, peut-être est-ce un état d'esprit qui n'a pas dit son dernier mot. Ceux qui abritait le dernier tiers, désormais ensevelis sous terre, nous n'avons quasiment aucunement trace. Il me plait à imaginer que dans ces ruines souterraines de Babel ne reste que ceux qui voulaient, en construisant Babel, faire la guerre à Dieu. Sans doute est-ce les athées de nos jours, qui par une étrange métamorphose ont transformé leur haine de Dieu en un masque de non-existence. Je ne sais, et tout cela ne sont que des spéculations.
Et la toute dernière chose étrange, et que je ne comprends pas: « Quiconque jetait ses regards sur les vestiges de la tour était censé oublier aussitôt tout ce qu'il savait. » Quel est ce lien avec l'oubli? La mémoire de Babel? J'ignore et je m'interroge.