De Kant que me restera-t-il ?
De Kant que me restera-t-il? Une note de travaux universitaires pas pire. Des notes de cours. Des schémas de notre perception du réel. Un travail honnête et d’un bon niveau, mais qui reste une approche d’étudiant. Un livre épais, blanc et ardu. Où chaque phrase est un casse-tête. Un livre que personne ne lit ni ne comprend en entier. Un livre qui ne se laisse pas lire, mécanique, qui renferme une pensée repliée sur elle-même. Un grand système philosophique que l’on nomme monument. Que le temps a rendu mémorable car dépassé. La science, l’art, l’histoire et la philosophie qui, sans aucun doute ont appris de ce livre, l’ont désormais dépassé et rendu obsolète. On peut admirer chez Kant sa méthode désespérée, sa poésie qui s’ignore, mais du contenu : rien ou presque.
Kant a poussé le projet métaphysique grec à son presque paroxysme, Hegel enleva le « presque » quasiment, et ce « quasiment » est toujours rongé petit à petit par ceux qui y croient encore ou ceux qui l’appliquent sans le savoir. Ce projet métaphysique : lier la pensée, la raison et le monde dans une liaison parfaite et totale. Vouloir dire : ma pensée s’exprime totalement par ma raison, et ma raison comprend totalement le monde. L’idéal de la raison pure est un jalon important de ce projet métaphysique. Il est rationnel et idéaliste alors que je veux m’orienter dans une philosophie réaliste et irrationnelle, uns science avec la nécessité d’avoir un répondant intuitif. L’opposé donc. « Sous les concepts le réel » devrait-on crier dans les rues.
De Kant je garderai donc sa place dans la philosophie des Lumières, sa foi sincère dans l’Aufklärung dont je ne sais encore si je dois haïr ou non ce mot. Je garderai aussi en tête son patient travail de destruction de la métaphysique, et son de même patient travail de reconstruction de cette même métaphysique. Une pensée se voulant honnête envers elle-même, formant un incroyablement structuré « comme si » final, pour nous aider à vivre. Sa question synthétique et analytique, et son interprétation du besoin de la Raison à toujours remonter aux principes fondateurs. Sa faiblesse impardonnable à vouloir concéder un usage régulateur aux pulsions rationnelles de l’homme. Pour tout cela j’ai envie de plaider pour lui non-coupable. Il croyait en une Raison émancipatrice et humaniste. En une monarchie parlementaire. Il avait conscience et a exprimé, de façon si difficile que malheureusement peu de personnes ont pu comprendre, ce besoin naturel que nous avons pour la métaphysique.
Une révolution copernicienne que personne n’a crue. J’attendais une double révolution copernicienne. Un sujet tournant autour d’un objet qui tournait lui-aussi sur lui-même. Ca aurait été beau. La relation Sujet-Objet complètement repensée en prenant compte de la variation cohérente entre le sujet à l’objet – ce que Kant a ouvert, c'est-à-dire un certain relativisme dans notre capacité de connaître le réel – mais également une variation de l’objet au sujet où ce ne serait pas le sujet qui évoluerait mais l’objet lui-même, indépendamment de toute volonté humaine. Ce serait un double relativisme destructeur et si riche de nouveauté en recherche que la science s’en trouverait complètement changée. Exemple : nos lois physiques sont supposées immuables dans le temps et l’espace, c’est notre rapport à elles que nous étudions de plus en plus finement. Mais si ces lois n’étaient pas immobiles, si la gravitation terrestre était moins forte qu’aujourd’hui, si les liens de causalités (une chose est car une autre chose en est la cause) se desserraient parfois, quelle aventure que de rechercher ces phénomènes.
Mais revenons à Kant (car à propos de nous-mêmes, il faut se taire), je ne l’aurai pas assez étudié, c’est un fait qui dure déjà 2 ans. Mais pourquoi diable si l’espace et le temps sont a priori parce qu’ils sont infinis, antérieurs à toutes pensées, homogènes, et insécables, alors pourquoi la matière n’est pas de même? Et pourquoi Darwin contredit Kant? Des questions qui resteront encore longtemps dans le noir. Mais par cela nous partageons le même amour de l’Offentlichkeit, l’espace public où les hommes doivent grandir. Malheureusement tu n’étais pas révolutionnaire. Juste prudent, et comparer Platon à une colombe, un Icare pensais-je alors perdu dans quelques rêveries où Socrate devenait Dédale, quel coup de génie! Accusateur et accusé, quelle blague !
Je ne pense pas que je m’appuierai un jour sur toi pour construire quelque chose, Hegel, Heidegger, Schopenhauer et tous les autres ont déjà bien assez puisé dans ton œuvre. Tu t’ais donné ta propre loi, dommage qu’elle fut si sévère avec toi. Que puis-je savoir? Que dois-je faire? Que m’est-il permis d’espérer? Toutes ces questions se résumant en : « Qu’est-ce que l’homme? » c’était lucide, mais inachevé, je pense. Finir les Critiques sur, non pas un savoir (Que de choses j’ai à connaître dans ce vaste monde !) mais sur une sagesse (Que de choses me sont inutiles pour bien vivre !), c’était aussi une certaine preuve d’humour. Il faut travailler notre Jardin comme Candide, ou revenir au silence comme Rimbaud. Ce n’est pas grave, il n’y a pas de tristesse dans ta pensée, c’est peut-être aussi pour cela que je ne m’y sens pas à l’aise.
Nous nous quitterons incompris mais sans querelle, avec le ciel étoilé au dessus de nous et la loi morale en toi, jusqu’à la prochaine fois.