Interrogation littéraire sur le poststructuralisme de Babel III

Publié le par Chris

 

         Ma troisième et dernière - inutile de taire ce goût pour la triade dans ma réflexion, bien que non absolue - réflexion sur le poststructuralisme de Babel commence par une évidence. L'écriture, l'écrivain de notre monde moderne se trouve, qu'il le veuille ou non, face au problème narcissique de son indifférence au monde. la plus grande neutralité est toujours une position, un style littéraire comme un autre. Ainsi, et par l'un des cyniques hasard de l'Histoire, écrire de façon littéraire dans notre société moderne, c'est être complice de la division du monde. Cette division du monde prend plusieurs formes dont l'une des plus évidentes est la division sociale, montrée par une division de langage. Ainsi l'indifférence devient complicité, et l'on ne peut s'en accommoder sans une culpabilité se transformant subtilement en un pessimisme profond. Une désillusion des jeunes face au politique est un symptôme de cela.

 

           Le scepticisme est devenu rapidement le seul mode de réflexion dans les cercles universitaires de gauche. « Cercles universitaires » est aussi malheureusement une expression dont la signification recoupe quasi-totalement celui de « intellectuels engagés modernes ». Mais là je m’avance effrontément. Ces sceptiques lacèrent les mots de « vérité », de « certitude » en les taxant de métaphysique. Ils s’attachent à ne croire en rien, mais dire qu’il n’y a pas de sens absolu ne veut pas dire qu’il n’y pas de sens du tout. Voici une autre illusion de Babel : faire croire qu’il n’y a rien d’autre en dehors de son sein. Cela lui permet d’attaquer tout les système de valeurs sans avoir à s’en choisir un. C’est une position invulnérable mais vide, et ce vide est le prix à payer pour son invulnérabilité. Babel si nous la prenons pour notre société moderne, est invulnérable à toute attaque de ses valeurs pour la seule raison qu’elle n’en a pas. Cette absence de valeurs permet la critique radicale et efficace de toute position philosophique ou intellectuelle adverse en démêlant le jeu échevelé des valeurs pour en critiquer les fondements. Ainsi, pour revenir à l’écrivain (l’écrit vain), la théorie littéraire devient une activité ironique et difficile voulant cacher sa spéculation sur le vide intérieur du texte où tout sens est devenu illusoire, vérité impossible et discours trompeur. Babel exerce alors son effet dans son sens le plus brut et dangereux : elle rend le langage incapable de toute communication et construit la ruine de toute communication entre les hommes. Chacun parle sa langue et aucune ne peut intellectuellement avoir de valeur pour l’autre. Ceux qui ont voulu la ruine de Babel, en déclarant qu’il n’existe pas de sens absolu, ont en réalité contribué à sa puissance en rendant tout sens inexistant. Pouvons-nous échapper à cela?

 

 

                 Peut-être que le sens peut être restauré, au moins en partie, si nous cessons de penser le langage comme quelque chose que nous disons, mais comme quelque chose que nous faisons. Nous ne pouvons pas ne rien faire alors que nous pouvons ne rien dire, ne donner aucun sens. C’est dans la pratique, dans l’acte que le sens ressurgit. Peut-être faut-il quitter la déconstruction anglo-américaine qui ignore cette sphère de lutte pratique et continue de brasser des textes théoriques fermés sur eux-mêmes. Cette déconstruction joue le jeu du pouvoir c’est-à-dire qu’elle participe sans le vouloir à l’action du pouvoir sur nos vies. C’est aussi le reflet de la compétition entre intellectuels actuels. Je me prends à espérer que cette lutte stupide est la dernière phase du scepticisme, le dernier rempart de Babel face au vaste monde qui l’entoure. Je sais que les intentions de cette compétition sont tout à fait noble, je sais que les pensées des grands poststructuralistes n’étaient pas mauvaises, mais le résultat est là. Drôle de drame qu’est l’intelligence, quand elle s’oublie elle-même.

                     Il faut cesser de critiquer les solutions politiques comme l’anarchisme, le féminisme ou l’associatisme qui ne propose de solution totale de notre société. Aucune ne le peut, et nous avons l’illusion que le capitalisme le peut car en réalité il annule toutes les autres réponses. Ces solutions politiques interrogent désormais l’Histoire et si nous ne trouvons de réponses politiques, littéraires et philosophiques à leurs questions, nous ferons de la poubelle de l’Histoire notre propre tombeau. Il me semble qu’une politique qui serait aveugle à l’expérience des sujets humains est boiteuse. Peut-être que l’humanisme n’est pas mort. Peut-être que la future définition de la gauche sera celle qui comprend les millions d’hommes et de femmes  qui vécurent et moururent au nom de quelque chose d’infiniment différent que la « doctrine de la totalité ». Tout l’homme est politique, tout fait sens, mais dans une mesure énormément plus grande que ce que nous comprenons actuellement par « politique » et « sens ». « Raison » et « Institution » sont deux mots qu’il ne faut éliminer, nous avons vu pourquoi, mais qu’il faut purger de toute doctrine « totalitaire ». Comment réaliser cela? Voila la question de notre siècle.

                A nous de fuir le retrait hédoniste, le culte de l’ambigüité, ou l’anarchisme irresponsable pour construire un monde nouveau. Il n’y a pas eu de moment dans notre histoire où la moitié de la race humaine n’a exploitée dominée ou considéré l’autre moitié comme défectueuses et inférieures.

 

Et c’est cela qu’il nous faut changer.

 

 

 

 

 

 

 

Terry EAGLETON Critique et théorie littéraire : une introduction traduit de l'anglais par Waryse Souchard, Paris, PUF , 1994 (1983)

Publicité

Publié dans fictions d'essai

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article