Babel XXVII - le vieil homme du café -
Dans un vieux café d'un vieux quartiers de la vieille Babel
un vieux monsieur, avec son vieux mégots
buvait un vin vieux dans un vieux verre
il avait un sourire tout jeune
il me dit :
"Regarde mon petit gars, Babel m'a coupé la main droite
elle écrivait trop de mots, trop de mots inutiles,
et oui tu sais j'ai bati chaque mur de ce bout de quartiers,
mes mots ont colorés ses briques de mes virgules
tu sais, nous autres versificateurs et déboulonneurs de définition
nous sommes au final les plus grands constructeurs
de ce lieu maudit. Elle emprisonne chacun de nos mots
et nous fait croire que tout ce que nous écrivons est déjà quelque part écrit
alors on devient fou
on boit
on brûle ses soleils
on brûle les cordes de ses instruments de voyage
on brûle ses raisons
et on finit par se couper la main, tellement on y croit
on y croit plus
précisément.
Toi aussi, tu verras, tu boiras le vin vieux
avec des amis qui souriront de leurs dents blanches
et le vin rouge coulera sur la nappe blanche,
et les petites pailettes dorées n'auront rien à faire
ce sera trop tard, quand tu riras de ton gras rire bourgeois
gras rire trop gras
de ton rire blanc de désespoir
de ton rire sec
de ton rire froid et jaune et vert
de ton rire trop tard
et alors c'est la grande ironie de cette vieille Babel
oui, tu vois je n'en suis pas sorti
je n'étais pourtant pas loin
j'avais tout franchi, tout éliminé
mais il me restait mes mots, que j'avais beau découpé dans tout les sens,
j'avais coloré de toutes les couleurs, libéré de tout les gardes-casernes
j'avais même dressé les oiseaux, pour me ramassé les vieux mégots
me prévenir des poulets qui s'aventurait de ce côté ci,
et des mignonnes se baladant de ce côté-là
et ci et là, j'ai fait des mots des chansons
pour les pauvres
pour les intellectuels
pour ceux qui s'en foutent
pour les cons
pour les autres, et les autres des autres
et parfois pour les miens
Et des chansons qui s'envolent
ce n'est plus vraiment de l'écrit, ce n'est pas de l'oral
d'ailleurs ca ne veut rien dire
mais tu vois, je suis toujours là
à boire mon vin vieux, pour me sentir mieux
quand passe le froid, les clowns et les gardes
mais je suis toujours là, coincé par mes mots,
je n'ai pas su dire tout de Babel, je ne suis pas allé en son coeur
au creux des métaphores
au fond des paradoxes
au firmament des paradigmes
peut-être fera-tu mieux que moi, car en effet c'est certain c'est sûr
disent les cons
tu es philosophe
et c'est pire
un philosophe est un chasseur
un chasseur de vérité
je ne te citerai pas tout de ton attirail tu les connais trop bien
les 12 facultés de l'esprit
les paradigmes du cogito
les formes de l'univers
les rasoirs d'Ockam qui égorgent les Entéléchies
les lames des définitions qui découpent le réel
enfin tout cela
et tout ce que vous découvrirez
et tout ce que vous redécouvrirez
tout ce que vous avez oublié
tout cela dans la besace
à concept et à définition
à la chasse à vérité
vous avez des chiens pour rabattre le gibier
des levriers de sciences
sciences dures
sciences molles
sciences mathématiques
sciences humaines
et ça gueule dans le bois
et vous traquez tout les coins de la conscience, du réel
jusqu'à la plus petite niche ontologique
et pan pan! c'est trouvé, défini, délimité, publié
vous êtes content, vous l'emportez
à vos femmes, vos enfants, vos chiens
on fait rotir le tout, manger, et demain il faudra recommencer
la vérité d'un jour ne suffit pas pour le lendemain
pour les philosophes
l'es-tu?
te tais-tu?
t'es-tu tué?
qu'as-tu?
tu es pâle!?
ne crains rien, bois un peu mon vieux vin, mon vieux poison, mon vieux sang, mes vieux mots, mes vieilles rengaines, mes vieux refrains de casernes, mes vieilles métaphores
moi je ne peux plus changer, je suis comme un oiseau en cage
mais et ou or ni car
toi tu peux changer
toi
et tout cela
brise-moi tout ça
que je rigole "