Babel XII
Comme Caïn et Baudelaire riaient toujours, au milieu de cette esplanade de rochers et de sable, les larmes montèrent à mon visage. Comment ces deux êtres, l'un assis sur un fauteuil de cuir rouge, et l'autre debout à côté, tel un serviteur, pouvaient rire dans pareil situation? Caïn se servit un autre verre de vin rouge dans son verre de cristal, le bût et me regarda de ses yeux noirs.
- Hé bien quoi? Tu pleures?
- Comment ne peut-on pas pleurer devant un tel carnage? Qui êtes-vous? Que faites-vous là?
Baudelaire se reservit et la démarche titubante s'avanca vers moi, amicalement et me dit :
- Il ne faut pas t'étonner mon petit, c'est fréquent par ici. Cette cité a le chic pour s'effondrer deux ou trois fois par jour, ce qui doit correspondre à deux ou trois fois par siècle, il me semble.
Il me prit par l'épaule, pendant que Caïn restait de marbre nous regardant, et me montra la grande Babel.
- Et en plus, il ne faut pas t'en inquiéter, car après chaque effondrement comme celui-ci, ils repartent de plus bel, nomme cela Progrès, et c'est reparti pour de nouveaux échaffaudages. Plus haut encore plus haut.
- Mais vous n'avez pas le droit de rire. Dis-je, en me dégagant de son haleine alcoolisée. Il alla s'effondrer sous le coup, en ricanant. Je me tournai vers Caïn.
- Ca ne te fais rien, toi, de voir tes descendants se tuer, dans ce rêve éveillé. Comment peux-tu?
Caïn me regarda et d'une voix tranchante:
- Mes descendants? Ah, tu n'es pas bien au courant des faits, mon pauvre ami. Tu ne sais pas que j'ai été exilé, quand j'ai assassiné ce crétin d'Abel. J'ai été chassé comme un vaurien, comme un lépreux, avec interdiction de revenir ou même de dormir deux fois sur la même terre. Depuis, tout ceux de ma race comme tu le dis, sont condamné de même, et nous errons en dehors du paradis terrestre. Et je devrai les plaindre, ces consanguins débiles? Pauvre fou.
Il se leva et déploya son immense stature devant moi.
- Et ou crois-tu que se trouve le jardin de la Création? Il est devant toi, au coeur de cette immonde cité, qui s'amuse à agoniser jour après jour, se nourrissant de ses propres cadavres. Regardes, mais regardes donc ce qu'ils ont fait du paradis. Ils sont tout fiers, se disant "nous savons où il est, nous en sommes les propriétaires", voila ce qui les fait se lever chaque matin, ces imbéciles. Tu croyais vraiment que c'est Dieu qui m'a exilé du Paradis? Ce sont les hommes et seulement eux qui m'ont exilé pour le meurtre nécessaire d'Abel. Nécessaire pour eux de surcroit, j'aurai pu ne pas le tuer. Depuis tout ceux de ma race sont marqué de ce fait, au plus profond de leur chair.
Je reculai de plus en plus, certain qu'il allait m'écraser. Ces yeux étaient rempli de folie, haine et flammes sombres. Je butai contre les pierres et m'étalai à mon tour dans la poussière. Il me dit, cette fois ci avec le ton de la pire des malédiction.
- Mais toi aussi, tu es mon fils. Tu es philosophe ou poête, tu ne sais pas, mais tu es de ma race. Race de Caïn, condamnée à errer, condamnée à ne pas connaître leur repos, condamnée à traverser les chemins de l'univers. Va, le Serpent te ronge encore, mais maintenant tu le sais. Eux l'ignorent, et croyent qu'un stupide ange l'a embroché. Mais je te livre le secret de l'hmanité. Mon père et ma mère, après avoir croqué la pomme, se sont assoupis, faisant les plus beaux rêves qu'ils n'avaient jamais fait, le Serpent s'introduit par leur bouche, et se lova dans leur ventre. Tu crois que Dieu avait exilé mes parents du Paradis Céleste et après le Serpent? Il les a chassé ensemble, car le Serpent savait qu'après avoir ouvert la porte de la Conscience aux hommes il ne pourrait échappé à la fureur divine. Il s'est donc réfugié dans ce que Dieu avait de plus cher, de plus précieux, l'Homme lui même. Et pour te dire le fond de ma pensée, je crois que Dieu prit peur, peur de ce qu'il venait de créer.
Maintenant, pars. Va découvrir les mondes des hommes, va explorer les pénombres et les aveugles lumières du coeur humain. Tu reviendra ensuite, car tu es de ma race, comme les vagabonds, artistes et apatrides, rirent avec nous du sort de Babel. Maintenant pars, ton ignorance me fatigue.
Et je fuis, entendant derrière moi, le rire de Baudelaire. Je me glissai à travers les rochers, tel une vermine, pour fuir le plus loin possible de ses terribles personnages. J'étais perdu, transi de peur, et le vent fouettait mes joues remplies de larmes.
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