Vieille fiction originelle
5h15, juillet 2008 ou 2007, saint Symphorien sur Coise
Une main lourde tombe sur le réveil qui tombe du chevet et s'écrase lamentablement par terre. Un dernier crissement de ressort et enfin le silence.
Mais le mal est fait; les voiles du rêve glissent dans mon esprit un à un sans que cette feignante de mémoire ne se réveille assez vite pour les saisir. Je me retrouve assis sur mon lit. Le cerveau en no man's land que la mauvaise humeur vient bientôt envahir. Je me traîne à ma salle de bain, un inconnu se présente devant moi, les cheveux en bataille, avec dans l’œil les vestiges d'une courte nuit. Mais à quoi sert un miroir? A se tirer une balle dès le matin? Vite, vite, une douche froide pour détruire en long flot d’onde glacé la sale masure que la mauvaise humeur matinale vient de construire. Je m'habille à la hâte, et le premier de mes neurones fait un pas courageux vers le monde extérieur, et me rappelle que le bus est à 6h03.
Je descends de chez moi, le soleil va bientôt poindre à l'horizon, je taille la rue, toujours dans les brumes de mon mauvais réveil. Les rues du village sont désertes, - - rien d'étonnant dans ce petit patelin -. L'arrêt de bus est à la sortie du village, devant un petit talus d'herbe. Les maisons sont silencieuses, des nuages s'étirent mollement, la route fait tourner son asphalte dans les virages menant aux villages d'à côté. Pourquoi es que je prends ce bus? Une réunion à la con, à la MJC d'à côté, rien de bien spécial mais un engagement dans l'associatif, c'est un engagement. Pas de belle perspective en vue, j’y vais je rentrerai et puis basta.
Tiens, un homme attend à l'arrêt de bus. Étrange, personne ne prend les bus si tôt, à la campagne, sûrement un drôle d’étranger perdu pour la nuit. Je le rejoins, le salue d'un bonjour de convenance entre étrangers et me place à 10 pas de lui, près du poteau servant d'arrêt. Plus que 5 minutes d'attentes grosso-modo. Le décor rural, se colore peu à peu, par le soleil qui pointe son nez de la colline d'en face. Silence, les oiseaux ne sont pas encore levés.
Je commence à somnoler sur mes pattes.
Un rire
Un rire frais et vivace semblable au chant d'une fontaine.
Je me retourne, cherchant d'où vient ce rire, l'homme est légèrement penché en arrière, agité d'un étrange fou rire. Je l'observe, franchement étonné. Il doit avoir la quarantaine, vêtu d'un veston gris anthracite, il porte à la main une petite valise noire et un chapeau noir de feutre, coupé à l'italienne. Mais le plus intéressant est son visage. Les cheveux gris-poivre sont tirés à l'arrière encadrant des yeux bleus clair. Une légère barbe mange son visage rieur.
Il continu de rire comme un fleuve ne voulant pas se tarir, j'observe, il n'y a rien de drôle autour de nous, juste la réalité quotidienne du matin, mais il rit maintenant franchement, les lèvres ouvertes au ciel.
Je me questionne, qu'est-ce qui peut bien faire rire cet homme? Es-ce moi? Je m'avance vers lui, tout à fait réveiller maintenant, et lui demande ce qui le fait rire.
Il s'arrête deux secondes pour me regarder. Un regard simple et à la fois profond, doux et lumineux, et me répond "Pour rien, naturellement" Réponse étonnante, je ne comprends pas. Il faut bien quelque chose pour rire. N'importe quoi, une situation une parole, mais rire de rien? Comment est-ce possible?
Mais le voila reparti de plus belle, j'insiste "mais pourquoi riez-vous, comme ça, de rien?" Il me répond, d'un grand sourire: "Car la joie n'est pas réelle, et que le rire brise ce réel!"
Je ne comprends toujours pas, et perplexe je continue de le voir rire, comme s'il venait de dire une jolie blague.
Avant que j'aie n'eu le temps de pouvoir de nouveau le questionner, le bus arrive, et le chauffeur ouvre la porte du véhicule.
Je lui demande "Vous montez?" Question bête, bien sûr qu'il va prendre le bus, s'il vient d'attendre à l'arrêt de bus. "Non" me réponds-t-il. Et devant ma mine interrogative, il pose un index sur ses lèvres rieuses et me répond en souriant "Pour rien..."
J'entre dans le bus, je paye, et je m'assois, me collant directement contre la vitre, pour voir cet étrange homme me saluant en souriant à pleine dent en balançant son bras en un au revoir. Le bus démarre, prends le premier virage et cette apparition disparaît du décor. Je suis immobile à ma place.
Merde, merde, merde, qu'est que je fais? Je loupe quelque chose là. Qu’es ce que je fais?
Je me lève, soudain comme fou, je force le chauffeur à arrêter son véhicule, prétextant un oubli, et à me poser, je cours en arrière, sans entendre ses grommellements furieux. Je cours. Je cours, comme pressé par une évidence brûlante, je commence à comprendre ces paroles, je cours, je rattrape le premier virage, plus qu'un bosquet d'arbre, et...
Rien! L’homme a disparu! Pourtant il n'y a pas deux minutes que je l'ai quitté, il n'a pas pu rejoindre aussi vite le village. Ou est-il? Hors d'haleine, j'arrive, cassé en deux, vers l'arrêt de bus où il s'est tenu quelques instants auparavant.
A croire qu'il s'est volatilisé. Je ne comprends plus rien, le sang me monte à tête, je lance mon visage au ciel pour reprendre mon souffle. Son visage souriant, son index dressé sur ses lèvres me revienne en pensée.
Et face au ciel, au milieu de ce rien, j'éclate de rire.
J'ai compris.