Exil VII
Le plus dur au final de l'exil n'est pas le fait de partir et de demeurer quelque part. L'exil n'est pas la mort, peut-être cela est-il pire. Car une fois que l'on se sent un étranger dans un pays que l'on ne connait pas, on peut toujours tenter de se retrouver. Le quotidien est une chose aisée à reconstruire. Survivre n'est au final qu'un instinct plutôt facile à réaliser pour un homme en bonne santé. Je suis stupéfait par cette capacité qu'à l'homme à fermer les yeux sur le monde, à effacer le réel. L'habitude et le quotidien sont deux de ses armes mortelles. Cela fait très peu de temps que je suis arrivé, alors que tant de choses me paraissent déjà normales, et tant de visages familiers. Incroyablement, je n'y fais plus attention, je ne les vois plus. L'homme a ainsi ce stupéfiant pouvoir d'effacer le réel pour créer sa propre réalité, qu'il fait graviter autour de sa personne. Ainsi je l'avoue, je colore ma réalité de souvenirs, et souvent mes rêves me paraissent bien plus réels que ce qui m'entoure.
De plus, survivre ce n'est pas vivre, survivre c'est attendre la mort. Ô qu’elle est cruelle et blessante cette vérité qui tout d'un coup nous fait prendre conscience que l’on n’est pas un exilé d'un pays, mais un exilé de soi-même. Ce n'est pas le destin, ma situation ou autre chose du genre qui m'a fait partir. Je m'en rends compte maintenant. C'est mon insatisfaction de moi-même. Mon exil de moi-même. Et je pourrai aller partout de par le monde, me perdre dans les plus lointaines îles, je ne serai jamais qu'un étranger pour moi. Ma conscience, ce qui me pousse à l'exil en somme, n'a pas de terre-patrie proprement dite, n'a pas de pays où je puisse dire " Voila, ici est chez moi". Je n'ai pas de maison, celle où j'ai grandie était celle de mes parents, et depuis je n'ai eu qu'un lieu où dormir, me reposer, m'épargner un vague instant avant de repartir. Quand on a fait du mouvement son existence, il ne faut pas s'attendre à trouver le repos ou de port à ce fleuve de l’existence. La vie n’a pas de trêve pour l’homme.
Je resterai donc un exilé de moi-même. Pourquoi ai-je donc quitté tout ce que j'avais? Ami, amours, parents? Rien ne m’empêchait de rester. Mais l'homme que j'étais devenu ce n'étais pas moi, c'était un étranger que le présent me différenciait de moi, chaque jour où je ne changeais pas, un peu davantage. J'ai cru que la distance physique et géographique me ferait changer et me rapprocherait un peu plus de celui que je suis. Je me suis trompé. Je suis toujours en retard de ce que je suis. L'homme et sa conscience sont toujours différend de l'homme qui vit et est au monde. Ce doit être la plus subtile ironie de la condition humaine.
L'homme est toujours un étranger à lui-même.