La vie de Gerard Laffont II
Gérard s’ennuyait derrière son bar. Arrivé à un certain état de la conscience humaine, juste après celui de finir par croire en Dieu., où l’on commence par ne plus rien prendre au sérieux, formant une distance salutaire avec l’entendement humain. Après ces années de service au bar, il avait fini par conclure que le stéphanois est l’une des espèces animales les plus stupides qu’il n’ai jamais existé sur Terre ; il suffit de faire semblant qu’on ne les vois pas pour qu’ils ne vous vois pas réellement. La chose lui pesait de plus en plus.
Ce jour-là, Gérard était derrière son bar, à laver la quinzaine de verres qu’il avait dans l’évier, quand un habitué, il avait oublié son nom et s’en foutait, lui demanda comment il allait, tout guilleret qu’il était. Ca va, et toi ? Répondit-il automatiquement. C’est une belle journée n’est ce pas ? Enchaîna l’autre, apparemment prêt à discuter avec n’importe qui, fut-il avec un canard à trois pattes. Tu as raison, c’est une belle journée. Répondit-il d’une nouvelle fois en regardant le fond du verre, espérant y trouver une solution pour faire partir ce bavard. L’une des choses que Gérard avait toujours eu le plus de mal à comprendre chez les stéphanois était leur manie de perpétuellement dire et répéter les plus plates évidences, genre : « Quelle belle journée ou bien « Chéri, j’ai l’impression que t’es tombé au fond d’un puits de 10 mètres, est-ce que ça va ? »
Enfin il servit un sirop de violet à l’habitué avant de se rappeler de son nom ; Michel Foucault. Mais ses coïncidences n’ont aucunes importances dans l’événement qui allait bouleverser la vie de Gérard Laffont. D’ailleurs il n’y a aucune coïncidences dans ce qui va venir ou alors les coïncidences ne sont effectivement que des coïncidences.
- Qu’y a-t-il de si désagréable à être saoul ?
- Pose la question à un verre d’eau
Voilà les discussions poétiques de ce café, coincé entre deux arrêt de tram à Saint Etienne, la ville jaune-noir. On y buvait à la louche du jazz et du décapant, et Gérard allait en terrasse d’un client à un autre, prenant commandes comme on attends le métro, chose extrêmement saugrenu pour un stéphanois. Parfois un tintamarre de musique merdique sortait des portables et Gérard tentait de se fermer les oreilles avec les poils de ses oreilles, choses difficiles mais que l’on doit apprendre à faire lorsque l’on a un plateau remplit de bières et l’autres bras avec autant de bières commandées par de nonchalants étudiants.
La seule chose qui le faisait encore rire à son âge était les discussions philosophiques qu’il pouvait avoir avec des clients sortis d’on ne sait où, ou plutôt sûrement du troquet voisin d’où leur verbiage leur avait valu l’expulsion. La dernière remontait de la veille ; Dieu dit qu’il refuse de prouver qu’il existe car prouver c’est renier la foi, et sans foi, je ne suis plus rien. Pourtant, dit l’homme, je suis une preuve qui en dit long sur le sujet, non ? mon évolution ne saurait être le seul fruit du hasard. Je prouve votre existence et donc, selon votre propre théorie, vous n’existez pas. C.Q.F.D. avait dit un de ses aristocrates de philosophes stéphanois, comme si c’était Spinoza en personne qui venait de lui sortir une bonne blague.
Gérard avait rit puis avait fermé le bar comme tout les soirs.
Ce jour là, c’était un jeudi, Gérard était donc derrière son bar quand son garçon de café, un vulgaire étudiant dreadeux qu’il avait engagé pour le mois de juin comme on achète un paquet de poisson pané pour la semaine, lui dit, tout penaud.
- Monsieur, il y a en terrasse deux personnes qui veulent vous parler personnellement.
- Je n’ai pas que ça à faire, ils n’ont qu’à se déplacer tes gusses.
- Ils ont insisté, et dit qu’ils venaient de la part d’Andréo Rossi.
- Connais pas. Dis leur de se déplacer. J’ai du travail.
- Mais…monsieur…ils…
Gérard grommela une vague menace d’écartèlement suivit d’une décapitation douloureuse, puis il contourna le bar et reprit au garçon le plateau qu’il tenait comme si c’était un cadavre de vieux rossignol datant de trois semaines.
Sa vie venait de basculer.