Théâtre batard : Labourage

Publié le par Chris

 

Pièce bâtarde en un acte et naturellement une scène

 

 

La scène se passe quelque part en France, c’est à dire nul part.

 

Un champ fraîchement labouré, décor rural aux alentours, un cheval, le PERE laboureur, le FILS. Le FILS sera derrière la herse canadienne, la guidant. Le PERE marchera à côté, retenant les mors du cheval, avec un long fouet, dont il ne se servira que si le metteur en scène le décide. Le cheval est extrêmement malin, il s’arrête dès que le FILS parle, pensant qu’il ne s’occupe ainsi plus de lui et qu’il peut alors se reposer.

Tous les trois, ils effectueront un mouvement d’aller-retour pour labourer le champ de courges ou de navet.

 

 

LE PERE :

-         Soulève bien la herse près des plants, mais sans les abîmer.

 

LE FILS :

-         D’accord, j’ai compris le truc…ce n’est pas bien difficile.

 

LE PERE :

-         Bah, c’est autre chose de dresser le cheval, tu peux me croire, j’ai bien bataillé pour celui-là.

 

LE FILS :

-         Je te crois…

 

-         (Silence)

 

LE FILS :

-         Père ?

 

LE PERE :

-         Oui, mon fils ?

 

LE FILS :

-         J’ai une question…peut-être idiote d’ailleurs…mais pourquoi ? Pourquoi tout cela : cette ferme bio, ce cheval, ce travail qui te prend tous les jours de la semaine, ces silences constants ?

 

LE PERE :

-         Ca fait beaucoup de questions à la fois…(inquiet) le travail te fait donc tant cogiter ?

 

LE FILS :

-         Non, au contraire, quand mes mains travaille ainsi la terre, mon esprit se calme et ma pensée va à l’allure de ce cheval par exemple…c’est étrange…

 

(Silence)

 

LE PERE :

-         Etrange ? Comment ?

 

LE FILS :

-         Je n’ai pas l’habitude de si peu réfléchir, ici, quand on travaille, on ne parle pas, enfin, pas trop. Je ne suis pas habitué. J’aime quand ça fuse dans tous les sens, qu’il y a du mouvement.

 

LE PERE :

-          (En riant) Ah, mon fils, nous n’avons pas pris la même définition du mot « culture », je n’ai rien fait pour te l’imposer d’ailleurs, note-le le jour où tu auras des enfants aussi. J’aime ce travail justement pour cela tu vois, il calme la pensée, la dirige, pour lui faire exercer un mouvement lent et appliqué, comme les pas du cheval. Ainsi on évite les erreurs, et on se rend compte que la vie est un immense cycle, où, comme la pensée, tout revient à son point d’origine, et recommence. Notre vie doit alors devenir un mouvement régulier, et répétitifs, où il faut bannir chaque gestes inutiles qui font brouillon au grand cycle.

 

 

LE FILS :

-          (Silence) Mais c’est extrêmement ennuyeux non ?

 

LE PERE :

-         Ah ah , tu crois cela ? (Joyeux) bah je peux bien te comprendre, moi aussi j’ai été un jeune fou aux cheveux longs. Mais depuis, j’ai appris que le silence dit parfois plus que les paroles, que le travail du jour est plus riche que la folie de la nuit. Ce n’est pas évident à comprendre, d’ailleurs, ça ne s’explique pas, ça se ressent à se mûrit lentement. C’est pour cela que tu te sens obligé d’écrire des mots que tu inventes, te disant, ce matin il aurait pu les prononcer, il pouvait les dire et il ne l’a pas fait. Tu penses que je les pense, mais tu doutes, et tu demandes « pourquoi ne les a-t-il pas dit ? », N’est ce pas ?

 

LE FILS :

-         Je…oui…pourquoi ?

 

LE PERE :

-         Car c’est ma façon de t’éduquer. Tu es mon fils, et le même sang coule dans nos veines. Le sang ne fait rien t’a t-on appris à l’école, et dans un sens c’est vrai, et dans un autre c’est faux. Ton sang est ce qui bat ton cœur, frappe ta cervelle et harcèle tes pensées. Nous sommes les mêmes, et je t’éduque comme si je parlais à mon cœur. Je t’ai fait quasi-homme, tu ne le seras que lorsque notre sang coulera dans ton enfant, et que le mien pourrira en terre. Touche cette terre (il se baisse et prend une poignée de terre) n’y a-t-il rien de plus sain, de plus vivant et de plus vrai ?

 

(Silence)

 

LE PERE :

-         Tu ne me crois pas ? C’est normal, je t’ai appris la liberté et tu auras la voie que tu auras tracé toi-même. Tu côtoieras d’autres personnes, auras d’autres idées et vivra dans d’autres pays, mais le mouvement va et revient comme la vie mène à la mort, et que la mort mène à la vie, et un jour tu apprendras à ton fils, avec tes mots, ce que je ne t’ai pas dit à voix haute, mais que tu as ressenti.

 

(Silence)

 

LE PERE :

-         ( Avec un petit sourire) Mais d’ici là, il faut encore désherber les tomates avant midi, puis recevoir l’inspecteur du travail et lancer le goutte-à-goutte dans la serre 3 et 4. Il y a du boulot, mon fils.

 

 

Fin de la scène, de l’acte et de la pièce
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Publié dans fictions d'essai

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