Pourquoi rit-on ?
Lorsqu'un de mes professeurs déclare dans un cours « le public d'un théâtre est celui qui, à la fin de la pièce, a compris le sens de la pièce. », tout de suite, mon cœur de comédien fait un bond. Et il me semble, malgré toute la tempérance que ce journal de qualité exige de ces articles, qu'au théâtre, le public est celui qui applaudit.
Le public est-il celui qui comprend ou celui qui applaudit?
Bien-sûr on peut m'objecter qu'il y a des bons et des mauvais publics. Celui qui applaudit avec sincérité, et l'autre qui applaudit bêtement parce que son voisin de siège applaudit aussi. « Conditionnement social stupidement bourgeois » diront certains. Pourtant... applaudissons-nous lorsque, seul chez soi, nous lisons ou regardons une pièce de théâtre? Les salles des théâtres ne sont-elles pas justement construites pour cela? Pour soutenir la puissance de nos applaudissements? D'ailleurs, il est de nos jours formellement interdit d'applaudir dans un bus ou un bureau de poste. Les cloisons ne sont pas assez solides peut-être, et risqueraient de s'effondrer sous un tonnerre d'applaudissements. Qui parlera jamais de ces salles de théâtres s'effondrant sous la pression des applaudissements du public? S'effondrant de rire, je vous rassure. Et assure. Qui osera jamais remettre en cause l'autopsie de Molière? Syphilice... ou applaudissements trop intenses d'un public transporté, à juste titre, par un Molière, malade imaginaire, trop réel pour être assez imaginaire?
Mais je m'égare, et mes détraqueurs me lisant sournoisement ne me le pardonneraient pas.
Vous m'aurez compris, oublions ce « conditionnement social stupidement bourgeois » lancé méchamment à la figure.
Le public est-il celui qui comprend ou celui qui applaudit? Déjà faut-il avoir la prétention de comprendre tout du théâtre, de la pièce et, pourquoi pas, de soi-même. Mais pardonnons-leur ce présupposé. Du point de vue public, un quidam peut très bien payer l'entrée, s'asseoir dans la salle obscure, voir la pièce et en ressortir, n'ayant rien compris. Il sortira déçu et oubliera cette pièce, ou ne la conseillera qu'à ceux qu'il n'aime pas non plus. Mais pourquoi sera-t-il déçu? Est-ce de n'avoir rien compris ou de n'avoir rien ressenti? Allons-nous au théâtre pour comprendre la pensée profonde et métaphysique d'un auteur mort depuis longtemps ou en passe de l'être, ou pour vibrer au jeu (« jeu » ou « je »?) des acteurs? Chacun fera son choix. Et ne soyons pas de mauvaise foi avec ceux qui le sont.
Et du côté acteur, comment cela se passe-t-il? A la fin de ce temps étrange où les personnages jouent sur scène, le rideau tombe, rouge et rempli des débris de rêves laissés par les d'illusions théâtrales. Qui applaudit-on? Est-ce Andromaque ou Dom Juan? Soyons sincère, du côté artiste, nous savons que c'est pour nous que vous applaudissez, nous qui avons su joué la pièce. Nous, qui l'espace d'un temps avons-su donné vie à des mots, à des cœurs déchirés par les griffes de ces bêtes humaines que nous nommons Sentiments. Après le rideau rouge, nous revenons salués, mais c'est nous, et non plus nos personnages, qui saluons au comble de la reconnaissance et du plaisir.
Certaines rumeurs courent, disant que sur les planches nous « habitons » notre rôle, que nous « incarnons » Juliette ou Eurydice. C'est faux, cela fascine les vieux théoriciens taciturnes et fait peur aux petits enfants. Je ne suis jamais Roméo. Pourtant l'espace d'une heure, vous ne pouvez imaginer comme j'aime ce visage tendre de celle qui joue la jeune Juliette.
Je m'égare encore, et l'on me rossera, je le sais, pour ce chiffon. Mais je n'ai pas répété, vous savez ? Je devrai avoir mauvaise conscience peut-être? Bah; que ferai un artiste d'une conscience?
Le rire est à proprement parler, la suspension du jugement. Notre entendement construit une situation de pensée, qui soudainement, à la chute de la blague, se renverse. Et notre Raison, habitant chacun de nos crânes (du moins je le suppose), voit son foyer chamboulé et tire la sonnette d'alarme: le Rire. Ce renversement de l'entendement, cet épochè de notre épistémè, se nomme humour, je pense. D'ailleurs bien souvent la Peur cotie le Rire, et lui seul peut nous sauver des pires situations de panique. C'est donc l'absence de compréhension qui nous fait rire, et plus largement, nous fait vibrer de nos passions. Le public heureux et enthousiasme serait alors le mauvais public ne comprenant pas?
On me rétorquerait sans doute alors, du tac au tac « s'ils ont rit c'est qu'ils ont compris la blague », je pourrai répondre « on comprend une blague, comprenons-nous alors l'amour? » mais cela serait tomber dans un débat de sophistes que la décence, la longueur de cet article et le temps que je vous ai déjà pris ne me permettent.
A l'instar de ma question, peut-être m'avez-vous compris et êtes resté froid et de marbre, sinon peut-être vous ai-je fait rire ou sourire un peu.
Alors sachez que c'est pour vous, public, que j'ai écris.
Un jeune acteur effarouché
1 Nicolas Canteloup